Sept morceaux par jour, zéro euro, zéro instrument. Depuis le 1er avril, n’importe qui peut taper quelques mots sur son iPhone et obtenir une chanson complète, paroles et voix comprises, en moins de deux minutes. L’application s’appelle ElevenMusic, et derrière ce nom se cache une bataille juridique qui pourrait redessiner les règles du jeu pour toute l’industrie musicale.

Un Spotify inversé, piloté par l’utilisateur

ElevenMusic fonctionne comme un croisement entre un studio d’enregistrement et une plateforme de streaming. L’utilisateur décrit ce qu’il veut, le style, l’ambiance, la langue, et l’application produit un morceau fini avec instruments, arrangements et chant. On peut ensuite le remixer, l’écouter en boucle ou parcourir les créations des autres utilisateurs, classées par humeur : Focus, Energy, Relax, Late Night.

La version gratuite permet de générer jusqu’à sept titres quotidiens. Un abonnement Pro, facturé 9,99 dollars par mois, débloque 500 morceaux mensuels et plus de 500 Go de stockage. L’interface ressemble à s’y méprendre aux apps de streaming classiques, avec ses tops, ses tendances et ses mixes du jour. La différence : chaque chanson a été créée par un utilisateur, pas par un artiste signé en maison de disques.

Derrière l’app, une licorne à 11 milliards de dollars

ElevenLabs n’est pas un petit studio indie. La startup, fondée en 2023 par deux anciens ingénieurs de Google, a bouclé en février 2026 une levée de fonds de 500 millions de dollars menée par Sequoia Capital, portant sa valorisation à 11 milliards de dollars. Son chiffre d’affaires annuel récurrent dépasse les 330 millions de dollars, selon les chiffres communiqués par le PDG Mati Staniszewski à Bloomberg.

L’entreprise s’est d’abord fait connaître pour ses outils de clonage vocal et de synthèse vocale, utilisés par des plateformes comme Pocket FM en Inde ou par des éditeurs de livres audio. Mais Staniszewski l’avait annoncé dès octobre 2025 lors du TechCrunch Disrupt : les modèles audio finiront par être « banalisés ». La musique représente sa diversification stratégique, celle qui doit empêcher l’entreprise de devenir un simple fournisseur de voix interchangeable.

Ce qui distingue ElevenLabs de ses rivaux devant les tribunaux

Le marché de la musique générée par IA est un champ de mines juridique. En juin 2024, la RIAA (Recording Industry Association of America) a attaqué en justice les deux leaders du secteur, Suno et Udio, pour violation massive de droits d’auteur. L’accusation : leurs modèles auraient été entraînés sur des catalogues entiers de musique protégée sans autorisation. Les deux startups négocient depuis des accords de licence avec les grandes maisons de disques, rapporte TechCrunch.

ElevenLabs a pris le chemin inverse. Avant de lancer son générateur musical en août 2025, la startup a signé des accords avec Merlin Network, qui représente des artistes comme Adele, Nirvana et Mitski, et avec Kobalt Music Group, éditeur de Beck, Bon Iver et Childish Gambino. Les artistes doivent donner leur accord explicite pour que leur musique serve à entraîner le modèle, et ils touchent une part des revenus générés.

Pour enfoncer le clou, ElevenLabs a sorti en 2026 l’« Eleven Album », un disque collaboratif réunissant des légendes comme Liza Minnelli et Art Garfunkel aux côtés de producteurs comme Patrick Patrikios (plus de 5 milliards de streams à son actif). L’idée : prouver que l’IA peut coexister avec les artistes plutôt que les remplacer.

Sept morceaux gratuits, mais pour qui ?

La question que pose ElevenMusic dépasse largement la technologie. Si créer une chanson devient aussi simple que poster une photo sur Instagram, qu’arrive-t-il aux musiciens professionnels ? L’industrie musicale mondiale pèse 28,6 milliards de dollars de revenus en 2023, selon l’IFPI. Les plateformes de streaming versent déjà des rémunérations jugées dérisoires par de nombreux artistes : entre 0,003 et 0,005 dollar par écoute sur Spotify, d’après les données compilées par The Trichordist.

Avec ElevenMusic, la création musicale bascule du côté de l’utilisateur. Plus besoin de savoir jouer d’un instrument, ni de passer par un studio, ni même d’écrire des paroles. Pour un créateur de contenu sur YouTube ou TikTok qui cherche un fond sonore original, l’offre est redoutable. Pour un auteur-compositeur qui vit de ses droits, c’est une menace existentielle.

Un modèle économique calqué sur le streaming

L’application reprend les codes familiers de Spotify ou Apple Music. Des stations en direct diffusent des morceaux générés en continu. Des albums thématiques, créés par la communauté, sont mis en avant chaque semaine. Un système de « remix » permet de repartir d’un morceau existant pour le transformer, un peu comme un DJ qui retravaille un titre en club. Tout est pensé pour que l’utilisateur revienne, écoute, crée et partage.

Le pari de la cohabitation

ElevenLabs embauche actuellement un responsable marketing spécialisé dans la musique grand public, signe que l’application n’est pas un coup d’essai. La startup explore aussi un système de royalties pour les créateurs les plus populaires sur sa plateforme, un modèle qu’elle applique déjà à ses voix synthétiques : plus de 11 millions de dollars ont été reversés aux personnes qui ont mis leur voix à disposition, selon Staniszewski.

Le timing n’est pas anodin. Google vient de sortir Gemma 4, son modèle d’IA sous licence Apache 2.0, tandis que les géants du streaming multiplient les expérimentations avec l’IA générative. Spotify a déjà intégré des outils de création assistée pour les podcasts, et YouTube teste des fonctions de génération musicale via son partenariat avec Google DeepMind.

Reste une inconnue de taille. Les procès de la RIAA contre Suno et Udio n’ont pas encore abouti. Si la justice américaine décide que l’entraînement sur de la musique protégée constitue une violation de droits d’auteur, même les accords de licence d’ElevenLabs pourraient ne pas suffire à protéger l’entreprise. Le verdict, attendu courant 2026, fixera les règles pour tout le secteur. D’ici là, l’application tourne, et les compteurs de morceaux générés ne cessent de grimper.