« Une condamnation sans preuves n’est pas la justice. Ça pourrait être une dissimulation, voire un crime. » Tal Dilian a choisi ses mots avec soin. L’homme qui a fondé Intellexa, le consortium derrière le logiciel espion Predator, vient d’annoncer qu’il fera appel de sa condamnation à huit ans de prison. Et qu’il ne tombera pas seul.
84 téléphones mis sur écoute, quatre condamnés, zéro politique
Le tribunal correctionnel d’Athènes a rendu son verdict fin février 2026. Dilian et trois de ses associés ont été reconnus coupables d’accès illégal à des communications privées et de violations de la protection des données personnelles. La peine cumulée pour les quatre prévenus atteint 126 ans et six mois de prison, dont huit ferme. Le tribunal a suspendu l’exécution en attendant l’appel, selon Balkan Insight.
Le dossier porte sur l’espionnage de 84 téléphones portables en Grèce. Les cibles : des ministres en exercice, des responsables militaires, des magistrats, des chefs de l’opposition et des journalistes. Parmi eux, Nikos Androulakis, leader du parti PASOK-KINAL et alors député européen, dont le smartphone a été infecté par un simple SMS piégé. Thanasis Koukakis, journaliste financier, figure aussi parmi les victimes confirmées.
Predator fonctionne de manière similaire à Pegasus, l’outil développé par le groupe israélien NSO. Une fois installé sur un iPhone ou un appareil Android, le logiciel aspire les journaux d’appels, les messages, les courriels et les données de géolocalisation. La méthode d’infection repose sur un lien malveillant envoyé à la cible, qui active l’installation du programme à son insu.
Le « Watergate grec » n’a toujours pas atteint le sommet
Le scandale, baptisé « Predator Gate » ou « Watergate grec », a éclaté en 2022. Les révélations ont provoqué la démission du directeur de l’EYP, le service de renseignement grec, ainsi que celle d’un proche conseiller du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis. Mais aucun responsable politique n’a été mis en cause par la justice.
En juillet 2024, la Cour suprême grecque avait conclu qu’aucun ministère ni agence d’État n’avait utilisé Predator ou tout autre logiciel de surveillance illégal. Cette conclusion a été contestée par les victimes et par plusieurs observateurs européens. Certains des téléphones ciblés appartenaient à des membres du cabinet Mitsotakis, ce qui pose une question simple : si le gouvernement n’a pas commandité ces écoutes, qui l’a fait ?
C’est exactement la question que Dilian met sur la table. Dans une déclaration transmise à Reuters le 24 mars, il affirme que les technologies de surveillance comme Predator sont « vendues exclusivement aux gouvernements », qui en sont les seuls opérateurs et portent la responsabilité légale de leur utilisation. Le message est limpide : si quelqu’un a espionné 84 téléphones en Grèce, ce n’est pas Intellexa qui appuyait sur le bouton.
Une carte prépayée, un employé de supermarché et un chaînon manquant
Le procès a mis en lumière un détail troublant. Les messages piégés envoyés aux cibles, ceux qui activaient l’installation de Predator, ont été payés avec une carte bancaire prépayée. Cette carte était enregistrée au nom d’Emilios Kosmidis, un employé de supermarché sans lien apparent avec le monde du renseignement. Le tribunal a demandé l’ouverture d’une enquête sur ce point, rapporte Ekathimerini.
Le juge a aussi relevé que des « preuves suffisantes » justifient des poursuites pour espionnage contre sept personnes supplémentaires, trois de nationalité israélienne et quatre de nationalité grecque, dont les noms n’ont pas été rendus publics. Un ancien cadre technique de Krikel, la société qui a acheté la licence Predator en Grèce, est soupçonné d’avoir livré un faux témoignage au tribunal en multipliant les « je ne me souviens pas » sur des événements clés.
Sanctionné par Washington, condamné à Athènes
Dilian n’en est pas à son premier démêlé avec la justice internationale. En mars 2024, le Trésor américain a placé le fondateur d’Intellexa et sa partenaire Sara Hamou sur sa liste de sanctions. La raison : Predator avait été utilisé pour cibler des téléphones d’officiels américains et de journalistes. Ces sanctions interdisent toute transaction commerciale avec les personnes visées et gèlent leurs éventuels avoirs aux États-Unis.
Cette double pression, judiciaire en Grèce et financière depuis Washington, rend la posture de Dilian d’autant plus significative. En se disant prêt à « partager des preuves avec les régulateurs nationaux et internationaux », il menace implicitement de révéler l’identité des commanditaires réels. Pour un homme dont l’entreprise vendait des outils de surveillance à des gouvernements du monde entier, le stock de secrets est potentiellement considérable.
Première condamnation d’un fabricant de spyware, et après ?
Le verdict de février 2026 est une première mondiale. Jamais un fabricant de logiciel espion commercial n’avait été condamné pour l’utilisation abusive de sa technologie, rappelle TechCrunch. Jusqu’ici, les scandales liés à Pegasus (NSO Group) ou à d’autres outils similaires avaient abouti à des sanctions diplomatiques, des interdictions d’exportation ou des procédures civiles, mais pas à des peines de prison.
Le Parlement européen avait pourtant tiré la sonnette d’alarme dès 2022 en créant la commission PEGA, chargée d’enquêter sur l’utilisation de logiciels espions au sein des États membres. Son rapport final pointait des abus en Grèce, en Hongrie, en Espagne et en Pologne. Mais les recommandations sont restées largement lettre morte, faute de mécanismes contraignants au niveau européen.
L’avocat des victimes, Zacharias Kesses, a salué le verdict tout en rappelant ses limites. « C’est un bon début, mais des crimes très graves n’ont toujours pas fait l’objet d’enquêtes, comme le crime d’espionnage et la participation de tiers, y compris des cadres des services secrets », a-t-il déclaré à Balkan Insight.
Plusieurs victimes envisagent désormais de saisir la Cour européenne des droits de l’homme. Le procès en appel de Dilian n’a pas encore de date fixée. S’il met ses menaces à exécution et livre effectivement des preuves sur les commanditaires, le « Watergate grec » pourrait bien changer de dimension.