Deux drones de combat américains, un cerveau artificiel européen, et un premier vol prévu avant la fin de l’année. Airbus vient d’annoncer qu’il équiperait deux appareils Kratos XQ-58A Valkyrie de son propre système de mission baptisé MARS, avec l’ambition de faire voler ces engins sans pilote en Europe d’ici quelques mois. L’objectif à terme : fournir à l’armée de l’air allemande des escadrons de drones autonomes capables d’accompagner des Eurofighter en mission réelle dès 2029.

Le projet porte un nom : UCCA, pour Uncrewed Combat Capable Aircraft. Il repose sur un principe simple, mais stratégiquement explosif. Plutôt que de concevoir un drone de combat européen de zéro, ce qui prendrait une décennie et des milliards, Airbus a choisi de greffer son intelligence artificielle sur un appareil déjà opérationnel, le Valkyrie de Kratos, déjà utilisé par le Corps des Marines américain.

Un cerveau européen dans un corps américain

Le système MARS (Modular Airborne Reconfigurable System) est le cœur du projet. C’est une architecture logicielle ouverte, pensée pour s’adapter à n’importe quelle plateforme aérienne. Concrètement, MARS transforme le Valkyrie en ailier autonome : il gère la navigation, les capteurs, la coordination avec d’autres appareils, et la planification de mission. Le tout sans intervention humaine directe pendant le vol.

Airbus a baptisé la brique d’intelligence artificielle embarquée « MindShare ». Selon le communiqué officiel de l’avionneur, c’est elle qui permet aux drones de « collaborer de manière autonome au sein de groupes de mission ». En clair, plusieurs UCCA pourraient se répartir les tâches entre eux, identifier des cibles, ajuster leur trajectoire et réagir à des menaces, le tout en temps réel et sans qu’un opérateur au sol dicte chaque manœuvre.

Kratos, le constructeur américain du Valkyrie, a confirmé le partenariat. Steve Fendley, président de la division drones de l’entreprise, a déclaré que cette collaboration « ouvrait la voie à des capacités de combat avancées pour les forces aériennes européennes ».

Pourquoi l’Europe achète américain pour se défendre

La question qui fâche est évidente : pourquoi la première puissance aéronautique européenne va-t-elle chercher un drone aux États-Unis ? La réponse tient en trois lettres : SCAF. Le Système de Combat Aérien du Futur, programme franco-allemand lancé en 2017, devait produire un chasseur de nouvelle génération accompagné de drones autonomes. Neuf ans plus tard, le programme accumule les retards, les disputes industrielles entre Dassault et Airbus, et un budget qui dérape.

Le SCAF ne livrera rien avant 2040, au mieux. Le conflit en Ukraine, les tensions en mer de Chine, la montée en puissance des drones turcs Bayraktar et des essaims iraniens ont changé le calcul. L’Europe ne peut plus se permettre d’attendre vingt ans pour disposer de drones de combat opérationnels.

L’approche d’Airbus avec le UCCA est un raccourci assumé. L’avionneur prend un appareil qui existe, qui vole, qui a fait ses preuves dans des exercices militaires américains, et il y installe sa propre intelligence. C’est moins glorieux qu’un programme 100 % européen, mais c’est livrable en trois ans.

Un pod israélien pour voir dans le noir

Le programme ne se limite pas au duo Airbus-Kratos. L’industriel israélien Rafael participe aussi au projet, en fournissant une version améliorée de son pod optronique Litening. Ce capteur, déjà utilisé par des dizaines de forces aériennes dans le monde, sera intégré au UCCA pour lui donner des capacités de reconnaissance et de ciblage de jour comme de nuit.

Rafael apporte aussi son expertise en matière de capteurs intelligents. Le Litening ne se contente pas de filmer : il analyse, identifie et classe les cibles grâce à ses propres algorithmes. Couplé au système MARS d’Airbus, il donne au drone une capacité de perception autonome que peu d’appareils sans pilote possèdent aujourd’hui.

Le concept du « wingman loyal »

L’idée derrière le UCCA n’est pas de remplacer les pilotes humains. C’est de les multiplier. Dans le scénario envisagé par Airbus, un Eurofighter piloté par un humain décollerait accompagné de deux à quatre UCCA. Le pilote donnerait les ordres stratégiques, les drones exécuteraient les tâches les plus dangereuses : suppression des défenses anti-aériennes, reconnaissance en zone hostile, leurrage.

Ce concept, baptisé « loyal wingman » par l’industrie de défense, est en pleine explosion. L’Australie développe le MQ-28 Ghost Bat avec Boeing. Les États-Unis ont lancé le programme CCA (Collaborative Combat Aircraft) avec plusieurs constructeurs. La Chine teste ses propres drones de combat en escadrille depuis au moins deux ans, selon des rapports du Pentagone. L’Europe, jusqu’ici, regardait.

Le UCCA d’Airbus change la donne parce qu’il promet un déploiement rapide. Là où les programmes américains et australiens visent 2028-2030, Airbus annonce un premier vol avec système de mission européen avant fin 2026, et une capacité opérationnelle initiale d’ici 2029. L’armée de l’air allemande, la Luftwaffe, est le client de lancement.

Le prix de la masse

L’un des arguments les plus convaincants du Valkyrie tient à son coût. Un Eurofighter Typhoon coûte environ 100 millions d’euros. Un F-35 avoisine les 80 millions. Le XQ-58A Valkyrie, lui, a été conçu dès le départ pour coûter moins de 2 millions de dollars l’unité en production de série, selon les données publiées par l’US Air Force Research Laboratory.

À ce prix, perdre un drone en mission devient acceptable. C’est toute la philosophie du « mass abordable » (affordable mass) que poursuit l’industrie de défense depuis la guerre en Ukraine. Envoyer cinquante drones à 2 millions plutôt qu’un avion à 100 millions pour neutraliser une batterie de missiles S-400 : le calcul est vite fait.

Airbus ne communique pas encore sur le prix final du UCCA équipé du système MARS, mais la logique est identique. L’avionneur mise sur un appareil jetable, ou du moins sacrifiable, dont la perte n’ampute pas le budget de défense d’un pays.

Ce que ça dit de la guerre en 2030

Le programme UCCA d’Airbus n’est qu’une pièce d’un puzzle bien plus large. L’architecture MARS a été conçue pour le SCAF, le programme de chasseur européen de nouvelle génération. Équiper un Valkyrie avec MARS, c’est aussi une démonstration technique : prouver que le logiciel fonctionne sur du matériel tiers, qu’il est assez flexible pour intégrer des capteurs de différents fournisseurs, et qu’il peut coordonner des groupes de drones hétérogènes.

Si la démonstration réussit, Airbus disposera d’un argument de poids dans les négociations du SCAF. Et si elle échoue, l’avionneur aura au moins livré un produit concret à la Luftwaffe, plutôt qu’un PowerPoint de plus.

Le premier vol du UCCA avec système de mission MARS est annoncé pour le second semestre 2026. La Luftwaffe prévoit d’intégrer les premiers escadrons opérationnels d’ici 2029, en parallèle de ses Eurofighter existants. L’Espagne et la France, partenaires du SCAF, observent de près.