100 km/h en vol, une sirène trois fois plus puissante qu’une voiture de police, et la capacité de larguer un défibrillateur sur une victime d’arrêt cardiaque. Le dernier drone de la startup américaine BRINC ne ressemble à rien de ce qui volait jusqu’ici dans le ciel des villes américaines.
Un drone qui poursuit les véhicules en fuite
BRINC a dévoilé mardi son modèle Guardian, présenté comme le « drone d’intervention d’urgence le plus avancé jamais conçu ». Le chiffre qui saute aux yeux : 100 km/h en pointe. L’appareil est officiellement le premier drone commercial capable de poursuivre un véhicule en mouvement, selon son fabricant. Avec 62 minutes d’autonomie en vol et un rayon d’action de 13 kilomètres, Guardian peut atteindre un lieu d’intervention quatre fois plus loin que les drones actuels, limités à environ cinq kilomètres par leurs contraintes de vitesse et de connectivité.
La connectivité, justement, constitue l’autre innovation majeure. Guardian embarque un panneau Starlink intégré, ce qui en fait le premier drone commercial relié au réseau satellite d’Elon Musk. Concrètement, cela signifie que l’appareil peut opérer dans des zones sans couverture cellulaire ni infrastructure terrestre, comme les zones rurales isolées, les forêts ou les scènes de catastrophe naturelle.
Défibrillateur, Narcan, bouée de sauvetage : le drone-ambulance
Ce qui distingue Guardian des drones de surveillance classiques, c’est sa capacité à transporter et larguer du matériel médical d’urgence. L’appareil peut embarquer un défibrillateur, des dispositifs de flottaison, des EpiPen (stylos auto-injecteurs d’adrénaline) et du Narcan, un antidote aux overdoses d’opioïdes qui tue plus de 100 000 Américains par an, selon les données des CDC.
Le système Guardian Station, une base de recharge robotisée, pousse le concept encore plus loin. La station change automatiquement les batteries en moins d’une minute et sélectionne la charge utile adaptée au type d’urgence signalée par le centre d’appels. Un appel pour overdose déclenche le chargement de Narcan. Un signalement de noyade active le module de flottaison. Là où les drones actuels exigent au moins 25 minutes de recharge entre deux missions, Guardian peut redécoller presque immédiatement.
900 villes américaines et des contrats en millions
BRINC, basée à Seattle, équipe déjà plus de 900 villes américaines avec ses drones de première intervention. L’entreprise, fondée par Blake Resnick alors âgé de 25 ans, est valorisée autour de 480 millions de dollars selon Forbes. Son partenaire exclusif pour la distribution en Amérique du Nord n’est autre que Motorola Solutions, le géant des équipements de sécurité publique, qui intègre les données de vol directement dans son logiciel de centre de commandement.
Les contrats donnent une idée de l’échelle financière. Newport Beach, en Californie, a signé un accord de 2,17 millions de dollars sur cinq ans pour sept drones BRINC. Laredo au Texas, Chattanooga dans le Tennessee : la liste des villes qui investissent dans le programme « drone premier intervenant » (DFR, pour Drone as First Responder) s’allonge mois après mois. D’après les données compilées par Police1, certains départements rapportent que leurs drones arrivent en premier sur les lieux dans 72 % des appels, avec un temps de réponse moyen de 70 secondes.
Un arsenal de surveillance qui pose question
Guardian ne se contente pas de livrer du matériel médical. Côté capteurs, l’appareil embarque une caméra 4K dotée d’un zoom 640x capable d’identifier des détails à plus de 300 mètres d’altitude. Deux caméras thermiques haute définition à double zoom permettent de repérer des individus dans l’obscurité totale. Un projecteur de 1 000 lumens et un télémètre laser complètent l’équipement. La sirène intégrée, trois fois plus puissante que celle d’une voiture de patrouille, peut diffuser des messages vocaux ou des alertes sonores.
L’ensemble forme ce que le département de police de Redmond, dans l’État de Washington, qualifie de « saut considérable dans l’innovation DFR ». Mais cette accumulation de capteurs et de capacités de poursuite inquiète aussi les défenseurs des libertés civiles. Un drone qui vole à 100 km/h, filme en 4K thermique, poursuit les véhicules et opère 24 heures sur 24 grâce au changement automatique de batteries ressemble autant à un outil de sauvetage qu’à une infrastructure de surveillance permanente.
Les sceptiques veulent des preuves
Faine Greenwood, analyste spécialisée dans les drones et consultante pour plusieurs ONG, tempère l’enthousiasme. « Même si ces affirmations sont vraies, ce que je remets en question pour l’instant, la vitesse et l’autonomie ne représentent qu’une amélioration incrémentale par rapport à d’autres plateformes comparables », a-t-elle déclaré à Ars Technica. « Ce n’est pas un changement de paradigme, et je ne pense pas que ça modifie le calcul pour les services de police qui hésitent encore sur les drones. »
Le scepticisme porte aussi sur le modèle économique. Quelques centaines de milliers de dollars par an et par drone, des contrats pluriannuels en millions : le coût reste élevé pour des villes de taille moyenne. Et la question de la réglementation aérienne n’est pas réglée. Aux États-Unis, la Federal Aviation Administration (FAA) impose encore des restrictions strictes sur le vol autonome au-dessus des zones peuplées, ce qui limite les déploiements à grande échelle.
La course mondiale au drone de sécurité publique
BRINC ne vole pas seul sur ce créneau. L’entreprise s’inscrit dans un mouvement plus large de remplacement des drones chinois DJI, dominants dans les flottes policières américaines mais de plus en plus visés par des restrictions fédérales pour des raisons de sécurité nationale. Le Congrès américain a déjà banni les drones DJI des achats fédéraux, et plusieurs États envisagent des mesures similaires.
En Europe, la situation diffère. Le règlement européen sur les drones (EU 2019/947) encadre strictement les opérations en zone urbaine, et les programmes DFR n’en sont qu’à leurs balbutiements. La France a expérimenté des drones de surveillance pendant les Jeux Olympiques de Paris 2024, mais sans les capacités de transport médical ni d’intervention autonome que propose Guardian.
Guardian entrera en production dans le courant de l’année 2026. D’ici là, Motorola Solutions prévoit d’intégrer les flux vidéo du drone dans son système d’intelligence artificielle Assist, qui analyse les images en temps réel pour signaler des situations critiques aux opérateurs. Le drone qui sauve des vies et celui qui surveille tout le monde sont peut-être le même appareil.