36 000 processeurs Nvidia Blackwell, environ 2,5 milliards de dollars de matériel, et pas une seule puce sur le sol chinois. Voilà le montage que ByteDance, la maison mère de TikTok, est en train d’assembler en Malaisie pour alimenter ses ambitions mondiales en intelligence artificielle, selon une enquête exclusive du Wall Street Journal publiée ce vendredi.

Le dispositif est parfaitement légal, du moins sur le papier. Les puces restent physiquement en Malaisie, un pays qui n’est pas visé par les restrictions américaines à l’exportation. ByteDance n’en est pas propriétaire : elle loue de la puissance de calcul auprès d’Aolani Cloud, une société basée en Asie du Sud-Est créée fin 2023 par un groupe d’investisseurs dont le fonds singapourien K3 Ventures, avec une holding aux îles Caïmans. Nvidia, interrogé par le WSJ, a confirmé que « les règles d’exportation permettent, par conception, de construire et d’exploiter des centres de données en dehors des pays soumis aux restrictions », comme la Chine.

La faille qui rend Washington impuissant

Le montage repose sur une distinction juridique simple mais redoutable. Les contrôles à l’exportation américains interdisent de vendre ou de transférer physiquement des puces Blackwell vers la Chine. Mais ils n’interdisent pas à une entreprise chinoise de louer du temps de calcul sur ces mêmes puces, tant qu’elles se trouvent dans un pays autorisé. C’est exactement ce que fait ByteDance.

Aolani Cloud fournit déjà des serveurs équipés de puces H100, le modèle précédent de Nvidia, à ByteDance depuis février 2025. L’entreprise est un partenaire « tier-1 » de Nvidia, ce qui lui donne accès aux dernières générations de processeurs. De son côté, Aolani assure « se conformer pleinement à toutes les réglementations applicables en matière de contrôle des exportations » et précise que ses clients « ne possèdent pas les puces et n’ont aucun droit de propriété dessus ».

ByteDance prévoit d’utiliser cette puissance de calcul pour la recherche en IA et pour répondre à la demande croissante de ses clients à l’international. Le groupe génère déjà environ un quart de son chiffre d’affaires hors de Chine et dispose d’équipes IA conséquentes à Singapour, San José et Seattle, selon le Wall Street Journal.

La Malaisie, plaque tournante contestée

Ce n’est pas la première fois que la Malaisie se retrouve au centre de la guerre des puces entre Washington et Pékin. Le pays est devenu en quelques années l’un des marchés de centres de données les plus dynamiques au monde, attirant des investissements massifs de la part des géants du cloud. Mais cette croissance s’accompagne de soupçons récurrents.

Dès mars 2025, les États-Unis avaient exigé une surveillance rapprochée de chaque cargaison de puces Nvidia de haute performance expédiée en Malaisie. Les autorités soupçonnaient que des processeurs étaient détournés vers la Chine par des intermédiaires. Les faits leur ont donné raison : neuf personnes ont été arrêtées à Singapour dans le cadre d’un réseau de contrebande. En juillet 2025, la Malaisie a introduit un système de permis pour les puces américaines de haute performance, afin d’empêcher leur transfert physique vers des pays sous embargo.

Fin 2025, le site The Information a révélé que DeepSeek, la startup chinoise d’IA qui avait fait sensation avec son modèle R1, utilisait des milliers de puces Nvidia Blackwell introduites clandestinement depuis des centres de données d’Asie du Sud-Est. Des puces physiquement transférées en Chine, cette fois, en violation directe des sanctions.

ByteDance choisit une voie différente et, en apparence, plus prudente : les puces ne quittent pas la Malaisie. Mais le résultat pratique reste le même. Une entreprise chinoise accède à la puissance de calcul la plus avancée au monde, celle-là même que Washington cherche à lui interdire.

Les Blackwell, puces les plus protégées au monde

Les processeurs Blackwell B200, au centre de cet accord, sont explicitement exclus de toute forme d’assouplissement récent. En janvier 2026, Pékin a bien autorisé l’importation de plus de 400 000 puces Nvidia H200, un modèle plus ancien, pour ByteDance, Alibaba et Tencent, rapporte Reuters. Mais les Blackwell restent formellement interdits à l’exportation vers la Chine.

En novembre 2025, Washington a même bloqué une tentative de Nvidia de commercialiser une version bridée, baptisée B30A, spécialement conçue pour le marché chinois, comme l’a rapporté The Decoder. Le message était clair : aucune variante de Blackwell ne doit atteindre la Chine. Pourtant, via la Malaisie, ByteDance s’apprête à utiliser 36 000 de ces puces en toute légalité.

Pour comprendre l’ampleur de ce que représentent 500 systèmes Blackwell, il faut regarder les chiffres de la demande mondiale. Selon SemiAnalysis, la demande en puces IA est tellement forte que TSMC, le seul fabricant capable de produire les processeurs les plus avancés, verra 86 % de sa capacité sur le procédé de gravure N3 absorbée par les accélérateurs IA d’ici 2027. Nvidia, Google, Amazon et AMD se battent pour les mêmes lignes de production. Dans ce contexte de pénurie structurelle, verrouiller 36 000 puces Blackwell via un intermédiaire en Malaisie est un coup stratégique majeur pour ByteDance.

Un précédent qui hante Washington

Ce scénario est précisément celui qui avait alarmé le gouvernement américain en 2024, lorsque G42, une entreprise émiratie spécialisée dans l’IA, avait été contrainte par Washington de céder ses participations dans des sociétés chinoises, dont ByteDance, pour conserver son accès aux puces Nvidia et obtenir un investissement de 1,5 milliard de dollars de Microsoft. La crainte était alors que des entreprises chinoises accèdent indirectement au matériel sous embargo, même si celui-ci ne touchait jamais le sol chinois.

Deux ans plus tard, c’est exactement ce qui se produit, dans un cadre que les sanctions actuelles ne couvrent pas. La question n’est plus de savoir si ByteDance aura accès aux puces les plus puissantes. C’est de savoir combien de temps Washington mettra à colmater cette brèche, et si la prochaine révision des contrôles à l’exportation, attendue au second semestre 2026, s’attaquera au modèle du cloud offshore qui permet aujourd’hui à des entreprises chinoises de louer ce qu’elles n’ont pas le droit d’acheter.