81 modèles de casques et écouteurs, 180 échantillons de plastique, cinq pays européens. Résultat : chaque produit analysé contient des perturbateurs endocriniens. L’étude, financée par l’Union européenne et menée par le consortium ToxFree LIFE for All, épingle Apple, Samsung, Bose, JBL, Sennheiser ou encore Razer. Aux Pays-Bas, plusieurs enseignes ont déjà retiré des modèles de leurs rayons. En France, rien n’a bougé.
Du BPA dans la quasi-totalité des produits
L’ONG tchèque Arnika et quatre associations partenaires en Autriche, Hongrie, Slovénie et République tchèque ont démonté les 81 casques pièce par pièce. Trois familles de substances ont été traquées : les bisphénols, les phtalates et les retardateurs de flamme.
Le bisphénol A (BPA), un composé chimique qui interfère avec le système hormonal et qui est interdit depuis janvier 2026 dans les emballages alimentaires en Europe, a été retrouvé dans 98 % des échantillons. Certains modèles affichent des concentrations de 351 mg/kg, soit 35 fois la limite que l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) avait proposée. Environ 60 % des échantillons contenaient aussi des phtalates classés cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques par la réglementation européenne.
« Ces substances ne sont pas de simples additifs : elles peuvent migrer du casque vers la peau », explique Karolína Brabcová, experte en chimie chez Arnika. « L’utilisation quotidienne, surtout pendant le sport quand la chaleur et la transpiration accélèrent cette migration, pose un vrai problème pour les groupes vulnérables comme les adolescents. »
Les bons et les mauvais élèves
Chaque casque a reçu trois notes : une pour les parties en contact avec la peau, une pour les composants internes, et un score global. Les AirPods Pro 2 d’Apple et le JBL Tune 720BT s’en sortent avec des évaluations vertes sur les trois critères. À l’opposé, le Razer Kraken V3 et le HyperX Cloud III, deux casques gaming populaires, écopent d’un rouge intégral.
Des modèles pour enfants figurent parmi les plus mal notés. Le JBL JR310BT et un casque Miffy vendu par la chaîne néerlandaise HEMA obtiennent des scores rouges. Les produits achetés sur des places de marché en ligne, comme Temu, affichent les taux de contamination les plus élevés de l’ensemble du panel.
Le prix ne protège pas non plus. Les substances toxiques traversent toutes les gammes, des écouteurs à 15 euros aux modèles haut de gamme. Un Sennheiser Momentum Wireless 4 à 350 euros et des Beats Solo Buds se retrouvent tous deux dans la liste des produits les plus préoccupants, selon le rapport d’Arnika.
Les enseignes néerlandaises réagissent les premières
Aux Pays-Bas, les choses ont bougé vite. Bol.com, le plus grand site de commerce en ligne du pays, a retiré les modèles ayant échoué sur l’ensemble des critères et propose le remboursement gratuit aux clients des six derniers mois, rapporte RTL Nieuws. Mediamarkt et Coolblue ont suivi. HEMA a suspendu la vente de son casque Miffy pour enfants, le temps d’examiner les données avec le fabricant.
« Il n’y a pas de raison de paniquer », tempère Hester Hendriks, toxicologue au RIVM (l’institut national de santé publique néerlandais), interrogée par RTL Nieuws. « Les concentrations les plus élevées se trouvent dans les parties dures du casque, pas celles qui touchent la peau. » Elle estime que les enseignes agissent surtout par précaution, pour éviter d’éventuelles poursuites.
Bose, Sennheiser et Marshall, les trois seules marques à avoir répondu aux sollicitations de The Verge, affirment que leurs produits respectent la réglementation en vigueur. Les trois ont aussi questionné la méthodologie de l’étude. Sennheiser reproche aux auteurs de ne pas avoir fourni les données brutes spécifiques à ses produits. Marshall « salue » ce type de rapport, tout en contestant les seuils utilisés, qui seraient plus stricts que ceux appliqués aux plastiques des produits électroniques.
L’effet cocktail, le vrai sujet
Les scientifiques s’accordent : un casque seul ne va pas rendre malade. C’est l’accumulation qui inquiète. « Vous ne voulez pas être exposé à de fortes doses ici, là, et partout à la fois », résume Aimin Chen, professeur d’épidémiologie à l’université de Pennsylvanie, cité par The Verge. « Si vous pouvez réduire l’exposition, c’est toujours mieux. »
Les bisphénols servent à lier les pièces en plastique et en métal, et à isoler thermiquement les circuits imprimés et batteries. Les phtalates assouplissent les plastiques dans des milliers de produits du quotidien : jouets, câbles, revêtements de sol, cosmétiques. Un casque n’est qu’une pièce de plus dans un puzzle toxique que les consommateurs assemblent sans le savoir, du matin au soir.
L’étude révèle aussi le phénomène des « substitutions regrettables » : quand un composé toxique est interdit, les fabricants le remplacent par une molécule cousine qui échappe à la réglementation mais conserve les mêmes propriétés nocives. Le BPS, substitut du BPA, a été retrouvé dans plus de trois quarts des échantillons. Le même scénario se répète avec les retardateurs de flamme organophosphorés, liés à des effets neurotoxiques et à des perturbations thyroïdiennes, qui prennent la place de substances halogénées désormais interdites.
La réglementation européenne en retard d’une molécule
Le consortium ToxFree LIFE for All, qui a bénéficié d’un financement européen de 2 millions d’euros, réclame une refonte de l’approche réglementaire. Plutôt que d’interdire les substances chimiques une par une, un processus qui prend souvent des années et que les industriels contournent en modifiant légèrement la structure moléculaire, les auteurs demandent des restrictions par groupes entiers de molécules. C’est ce que prévoyait la Stratégie européenne pour la durabilité des produits chimiques adoptée en 2021, mais dont la mise en œuvre traîne.
« Nos lois actuelles sont trop lentes et dépassées pour protéger les consommateurs vulnérables, qui n’ont ni les connaissances ni les moyens de se protéger eux-mêmes », estime Emese Gulyás, coordinatrice du projet et experte en consommation responsable à l’Association hongroise des consommateurs conscients.
L’étude complète, accompagnée du classement des 81 modèles, est disponible sur le site d’Arnika. Une pétition européenne a déjà recueilli plus de 11 000 signatures. En attendant une éventuelle réaction française, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) n’a pas communiqué sur le sujet. Les consommateurs qui veulent minimiser leur exposition peuvent consulter le classement pour choisir les modèles les mieux notés, en gardant en tête que le vrai levier reste entre les mains des régulateurs.