100 milliards de dollars. C’est la somme que Jeff Bezos cherche à réunir pour racheter des entreprises industrielles et les transformer de fond en comble grâce à l’intelligence artificielle. Pas une app, pas un chatbot, pas un service cloud : des usines, des chaînes de montage, de l’acier.

Révélée par le Wall Street Journal ce mercredi 19 mars, l’information marque un virage inédit pour le fondateur d’Amazon. Bezos ne se contente plus d’investir dans l’IA. Il veut l’imposer au cœur de l’industrie lourde, celle où les marges sont faibles, les machines coûtent des millions et les cycles de production se comptent en décennies.

Un fonds pour racheter l’industrie

Le projet s’adosse à Project Prometheus, une startup cofondée par Bezos avec l’ancien cadre de Google Vik Bajaj. Lancée en novembre 2025 avec un capital de départ de 6,2 milliards de dollars selon le New York Times, Prometheus développe des modèles d’IA spécialisés dans l’ingénierie et la fabrication industrielle, appliqués à l’aérospatiale, l’automobile et l’informatique.

Le nouveau fonds de 100 milliards, encore en cours de constitution, a une vocation différente : il ne financera pas de la R&D, mais des acquisitions pures et simples. L’idée est de racheter des entreprises manufacturières existantes dans des secteurs stratégiques (puces, défense, aérospatiale) et d’y déployer les modèles d’IA de Prometheus pour accélérer leur automatisation.

D’après le Wall Street Journal, Bezos a récemment voyagé à Singapour et au Moyen-Orient pour présenter le projet à des fonds souverains et de grands gestionnaires d’actifs. La stratégie est claire : combiner la puissance financière de ces investisseurs institutionnels avec la technologie d’IA développée en interne.

Le retour opérationnel de Bezos

Depuis qu’il a quitté son poste de PDG d’Amazon en juillet 2021, Bezos n’avait jamais repris de rôle opérationnel officiel dans une entreprise. Blue Origin, sa société spatiale, le mentionne comme « fondateur », pas comme dirigeant. Avec Prometheus, il reprend du service en tant que co-PDG, un signal fort sur l’importance qu’il accorde à ce projet.

Le timing n’est pas anodin. La course à l’IA a longtemps été une affaire de logiciel : des modèles de langage, des assistants virtuels, du code généré automatiquement. Mais plusieurs signaux montrent que le prochain champ de bataille sera physique. Les robots d’usine pilotés par IA, les chaînes de production autonomes, la conception assistée par intelligence artificielle commencent à sortir des laboratoires.

Bezos, qui a bâti Amazon sur l’obsession logistique et l’automatisation des entrepôts, semble parier que cette expertise peut s’appliquer à une échelle bien plus large. Pas seulement emballer des colis, mais fabriquer des moteurs d’avion ou graver des puces.

Amazon suit le mouvement

Coïncidence ou stratégie coordonnée : le même jour, Amazon a annoncé l’acquisition de Rivr, une startup suisse spécialisée dans les robots de livraison capables de monter des escaliers. Fondée à Zurich, Rivr avait déjà reçu un investissement d’Amazon et de Bezos Expeditions lors d’un tour de table de 22,2 millions de dollars en 2024, selon PitchBook. La startup, valorisée à 100 millions de dollars, avait testé ses robots quadrupèdes à roues dans les rues d’Austin en partenariat avec le livreur Veho.

Le rapprochement entre les deux annonces dessine une vision cohérente : d’un côté, Amazon renforce son infrastructure de livraison robotisée ; de l’autre, Bezos à titre personnel construit un empire industriel alimenté par l’IA. Les deux convergent vers le même objectif, à savoir remplacer le travail humain répétitif par des machines intelligentes, du dernier kilomètre jusqu’à la ligne de production.

Un pari à 100 milliards qui reste à prouver

L’ampleur du fonds envisagé n’a pas de précédent dans le secteur de l’IA industrielle. À titre de comparaison, le fonds Stargate lancé par SoftBank, Oracle et OpenAI début 2025 visait 500 milliards pour des datacenters, soit de l’infrastructure numérique. Le projet de Bezos cible l’infrastructure physique : des usines qui produisent des biens tangibles.

Mais transformer une usine aérospatiale ou un fondeur de puces avec l’IA ne se fait pas en téléchargeant un modèle. Les processus industriels sont complexes, réglementés, souvent classifiés quand il s’agit de défense. Les syndicats, les normes de sécurité, les certifications techniques forment autant de barrières que les algorithmes ne peuvent pas contourner seuls.

Prometheus entre aussi sur un terrain déjà occupé. Des géants comme Siemens, avec sa plateforme Xcelerator, ou NVIDIA, qui pousse ses jumeaux numériques Omniverse dans les usines, travaillent depuis des années sur l’IA industrielle. La différence, c’est que Bezos ne veut pas vendre des logiciels aux industriels : il veut posséder les usines elles-mêmes.

De l’IA logicielle à l’IA physique

Le projet Prometheus illustre un basculement en cours dans l’industrie de l’IA. Après la phase des grands modèles de langage et des assistants conversationnels, les investissements migrent vers le monde réel. Tesla avec ses robots Optimus, Google qui a réintégré sa filiale robotique Intrinsic, Figure AI qui a levé des centaines de millions pour ses humanoïdes d’usine : la tendance est à l’IA incarnée dans des machines physiques.

Bezos pousse cette logique plus loin. Plutôt que de construire des robots et de les vendre, il préfère racheter les usines et y installer sa propre technologie. Une approche verticale, à la manière de ce qu’il a fait avec Amazon : contrôler toute la chaîne, de l’algorithme jusqu’au produit fini.

Reste à convaincre les investisseurs qu’une centaine de milliards de dollars placés dans de la tôle, des machines-outils et des modèles d’IA peuvent produire un retour comparable à celui des géants du logiciel. Les premières réponses devraient arriver dans les prochains mois, à mesure que les engagements des fonds souverains se concrétisent, ou pas.