Jeudi soir, la page du Mac Pro sur apple.com a cessé d’exister. Le lien redirige vers la page d’accueil du Mac, sans la moindre mention de la tour qui trônait au sommet de la gamme depuis deux décennies. Apple a confirmé au site 9to5Mac que la machine est définitivement retirée du catalogue et qu’aucun modèle de remplacement n’est prévu.
L’ordinateur le plus cher d’Apple, vendu 6 999 dollars en configuration de base, vient de mourir à petit feu. Sa dernière mise à jour remonte à juin 2023, quand la firme y avait glissé une puce M2 Ultra sans toucher au châssis dessiné quatre ans plus tôt. Depuis, rien. Pendant que le Mac Studio recevait la puce M3 Ultra l’an dernier, le Mac Pro restait figé, relique vendue au prix fort dans un catalogue qui ne savait plus quoi en faire.
La tour maudite de Cupertino
Le Mac Pro originel, lancé en 2006, avait remplacé le Power Mac G5 et s’était taillé une place solide chez les monteurs vidéo, les ingénieurs son et les développeurs. Grosse tour en aluminium, extensible à souhait, c’était la bête de somme d’Apple. Puis est arrivé 2013, et l’un des plus spectaculaires faux pas de l’histoire du Mac.
Apple avait dévoilé un cylindre noir compact, immédiatement surnommé « la poubelle » par la communauté. Phil Schiller, alors vice-président marketing, avait lancé sur scène la phrase devenue culte : « Can’t innovate anymore, my ass. » Le problème, c’est que ce design n’innovait pas dans la bonne direction. Les composants s’enroulaient autour d’un dissipateur thermique central refroidi par un unique ventilateur. Aucun slot PCIe pour les cartes graphiques. Aucune possibilité d’ajouter des GPU plus récents. La machine était piégée dans son propre boîtier dès le premier jour.
Apple a mis quatre ans à reconnaître l’erreur. En avril 2017, lors d’un mea culpa inédit rapporté par TechCrunch, des cadres d’Apple avaient admis devant un groupe de journalistes que la conception de 2013 posait des contraintes thermiques insurmontables. Ils avaient promis un nouveau Mac Pro digne de ce nom, conçu pour les professionnels qui exigent de l’extensibilité.
Le retour raté du « cheese grater »
La promesse s’est concrétisée en 2019 avec un nouveau Mac Pro en forme de tour, doté de huit slots PCIe et d’un boîtier en acier inoxydable au motif en grille qui lui a valu le surnom de « râpe à fromage ». Accompagné du Pro Display XDR, un écran professionnel vendu 5 499 dollars (le pied ajustable coûtait 999 dollars de plus, un détail qui avait provoqué l’hilarité de toute l’industrie tech), le Mac Pro 2019 ciblait les studios hollywoodiens, les laboratoires de recherche et les salles de post-production.
Le problème, c’est que sa clientèle avait déjà migré. Les studios de montage vidéo s’étaient tournés vers des stations de travail PC moins chères et plus modulaires. Les data scientists travaillaient sur des serveurs cloud. Les musiciens se contentaient de MacBook Pro de plus en plus performants. À 6 999 dollars minimum, le Mac Pro n’attirait qu’une poignée d’acheteurs, selon les estimations de Tom’s Hardware, qui rapporte que la machine n’a jamais pesé de manière significative dans les revenus Mac d’Apple.
La transition vers Apple Silicon aurait pu relancer l’intérêt. Quand Apple a intégré la puce M2 Ultra en juin 2023, le Mac Pro offrait enfin les performances de l’architecture maison. Mais un détail crucial avait refroidi les professionnels : les slots PCIe ne servaient plus qu’aux cartes d’extension de stockage et réseau. Impossible d’y installer un GPU dédié, l’architecture Apple Silicon intégrant processeur et graphique sur la même puce. Pour beaucoup de pros habitués à choisir leurs cartes graphiques, le Mac Pro avait perdu sa raison d’être.
Le Mac Studio prend la relève en silence
Le vrai successeur du Mac Pro n’est pas un ordinateur qui porte son nom. C’est le Mac Studio, un boîtier compact lancé en 2022, vendu à partir de 2 299 dollars avec la puce M3 Ultra. Ce dernier embarque un processeur 32 cœurs, un GPU 80 cœurs, jusqu’à 256 Go de mémoire unifiée et 16 To de stockage SSD. En termes de puissance brute, le Mac Studio dépasse le dernier Mac Pro, coincé deux générations en arrière avec sa puce M2 Ultra.
Apple a préparé le terrain depuis longtemps. Avec macOS Tahoe 26.2, sorti l’an dernier, la firme a introduit une fonctionnalité de communication à faible latence via RDMA sur Thunderbolt 5, selon la documentation technique officielle d’Apple. Concrètement, cela permet de relier plusieurs Mac Studio en cluster pour combiner leur puissance de calcul. 9to5Mac avait repéré dès novembre 2025 que cette technologie rendait le Mac Pro encore plus superflu : pourquoi acheter une tour unique à 7 000 dollars quand on peut connecter plusieurs Mac Studio ensemble ?
Le Pro Display XDR avait déjà été retiré du catalogue début mars, selon MacRumors. Ce double retrait laisse la gamme de bureaux Apple plus resserrée que jamais : l’iMac 24 pouces avec puce M4 pour le grand public, le Mac mini avec puce M4 ou M4 Pro pour les budgets serrés, et le Mac Studio pour tous les usages professionnels.
Ce que les irréductibles vont perdre
Les slots PCIe restent le seul argument que le Mac Studio ne peut pas répliquer. Certains professionnels de l’audiovisuel utilisaient les slots du Mac Pro pour des cartes de capture vidéo spécialisées, des interfaces réseau 100 Gigabit ou des cartes de stockage NVMe supplémentaires. Pour eux, la disparition du Mac Pro signifie un choix difficile : adapter leur workflow aux ports Thunderbolt du Mac Studio, ou quitter l’écosystème Apple pour des stations de travail PC.
D’après MacRumors, qui a compilé l’historique complet de la gamme, le Mac Pro n’a reçu que trois mises à jour majeures en treize ans (2013, 2019, 2023). Ce rythme de renouvellement, aberrant pour un produit vendu à ce prix, trahissait depuis longtemps le désintérêt croissant d’Apple pour cette gamme.
Le Mac Studio, lui, devrait recevoir une puce M5 Ultra dans le courant de l’année, selon les cycles habituels de renouvellement d’Apple. Avec Thunderbolt 5 et la possibilité de clustering, la firme parie que la modularité passera désormais par le câble, pas par les slots. Pour les professionnels du Mac, le message est limpide : l’ère des grosses tours est terminée, que ça plaise ou non.