Née en 1929 à Cherchell, en Algérie, Alice Recoque a traversé un siècle d’informatique française sans que personne, ou presque, ne retienne son nom. Ingénieure diplômée de l’ESPCI en 1954, elle entre la même année à la Société d’électronique et d’automatisme, où elle se retrouve à fabriquer des mémoires pour les premiers ordinateurs français. Elle a 25 ans.
Un mini-ordinateur qui a changé la donne
Dès 1956, Alice Recoque et sa collègue Françoise Becquet planchent sur le CAB 500, un des tout premiers mini-ordinateurs de bureau capables de tenir une conversation avec son utilisateur. La machine sort en 1960. Succès commercial. Mais c’est le projet suivant qui va vraiment marquer l’industrie : le Mitra 15, lancé en 1971 dans le cadre du Plan Calcul, cette grande ambition gaullienne de doter la France de son propre écosystème informatique.
Alice Recoque dirige le projet de A à Z, de la conception à l’industrialisation. Près de 8 000 exemplaires seront vendus, certains encore en service à la fin des années 1990. Le Mitra 15 équipera les centraux téléphoniques français, les réseaux de données, et même le réseau CYCLADES, ancêtre français d’Internet.
De l’architecture des machines à l’intelligence artificielle
En 1978, elle participe à la création de la CNIL. Oui, la CNIL. Celle qui protège nos données personnelles. Alice Recoque exprime alors publiquement son inquiétude face au « pouvoir de surveillance accru des entreprises et des États ». On est en 1978. Les mots résonnent drôlement aujourd’hui.
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Sept ans plus tard, le groupe Bull la nomme directrice de la mission « Intelligence artificielle ». On parle de 1985. L’IA est encore un sujet de laboratoire, loin des gros titres. Pourtant, Alice Recoque voit grand : elle dirige une équipe de plus de 200 personnes, développe le langage KOOL (un système de représentation des connaissances en LISP), travaille sur la compréhension du langage naturel en français via Prolog II, et pilote la création de systèmes experts. Le tout en collaboration étroite avec l’INRIA et le CNRS.
Six femmes sur quarante, et elle finit 4e
Quand Alice Recoque intègre l’ESPCI en 1950, elles sont six femmes sur quarante élèves. Elle arrive 4e au concours d’entrée. Elle enseignera l’architecture des ordinateurs à l’ISEP, à Centrale Paris, à Supélec, à l’Institut catholique de Paris. En 1989, elle est nommée membre associé du Conseil général des Ponts et Chaussées. Officier de l’ordre national du Mérite.
Et malgré tout ça, quand on tape son nom dans un moteur de recherche, on tombe sur une page Wikipédia maigre et quelques mentions éparses.
Elle s’est éteinte le 28 janvier 2021, à 91 ans, à Ballainvilliers. Discrètement.
Et maintenant ?
L’IA est partout. La France cherche à peser dans la course mondiale. Il serait temps de se souvenir que cette course, côté français, une femme l’a lancée il y a quarante ans. Alice Recoque n’avait besoin ni de buzz ni de levées de fonds en milliards. Juste d’une machine, d’un crayon, et d’une vision.