Val Kilmer n’a jamais mis les pieds sur le plateau. Trop malade, rongé par un cancer de la gorge qui l’a emporté en décembre 2025, l’acteur de Top Gun et Batman Forever n’a pas pu tourner une seule scène du film pour lequel il avait été casté cinq ans plus tôt. Et pourtant, c’est bien lui — ou plutôt une version générée par intelligence artificielle — qui apparaîtra dans As Deep as the Grave, un long-métrage attendu cette année.
Un rôle taillé pour lui, jamais tourné
Le film, réalisé par Coerte Voorhees, raconte l’histoire vraie des archéologues Ann et Earl Morris et de leurs fouilles dans le Canyon de Chelly, en Arizona, sur les traces du peuple Navajo. Kilmer devait incarner le Père Fintan, un prêtre catholique et spiritualiste amérindien — un personnage qui résonnait avec ses propres racines amérindiennes et son attachement au Sud-Ouest américain, où il avait élu domicile au Nouveau-Mexique.
Selon Variety, qui a recueilli le témoignage exclusif du réalisateur, le rôle avait été « conçu autour de lui ». Le nom de Kilmer figurait sur les feuilles de service, tout était prêt. Mais sa santé en a décidé autrement. La production indépendante, déjà ralentie par la pandémie de Covid qui a étiré le tournage sur six ans, s’est retrouvée avec un personnage central sans acteur.
Des images de famille pour nourrir l’algorithme
Plutôt que de le remplacer, l’équipe a fait un pari inédit : reconstituer la performance de Kilmer par IA générative. Le procédé s’appuie sur des images fournies par la famille de l’acteur — photos de jeunesse et vidéos de ses dernières années — pour montrer le personnage à différents âges. La voix, elle aussi synthétisée, s’appuie sur les enregistrements de Kilmer dont le timbre avait été altéré par une trachéotomie. Un détail troublant : le personnage de fiction souffre lui aussi de tuberculose, créant ce que le producteur John Voorhees décrit comme « un pont » entre la condition réelle de l’acteur et celle de son rôle.
Le résultat n’est pas un caméo de quelques secondes. D’après les frères Voorhees, interrogés par Variety, Kilmer apparaîtra dans « une part significative » du film, aux côtés de Tom Felton (Harry Potter), Wes Studi et Abigail Breslin.
La famille a tranché, le syndicat aussi
Ce qui distingue ce projet des deepfakes sauvages qui pullulent en ligne, c’est le consentement. Mercedes Kilmer, la fille de l’acteur, a publié un communiqué de soutien, rappelant que son père « regardait toujours les technologies émergentes avec optimisme, comme un outil pour élargir les possibilités du récit ». Son frère Jack a également donné son accord. L’ensemble du processus a respecté les directives du syndicat SAG-AFTRA sur l’utilisation de l’IA, et la succession de Kilmer a été rémunérée pour son apparition.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’IA prête ses traits à Kilmer. En 2022, la société Sonantic (depuis rachetée par ElevenLabs, comme le rapportait The Verge) avait recréé sa voix pour Top Gun: Maverick, permettant à l’acteur de reprendre son rôle d’Iceman malgré une élocution devenue quasi impossible. Kilmer avait alors salué cette technologie comme « un cadeau ».
Hollywood face à ses propres fantômes
Le cas Kilmer relance un débat que la grève SAG-AFTRA de 2023 avait mis en lumière : jusqu’où peut-on aller dans la réutilisation numérique d’un acteur ? Les studios ont obtenu le droit d’utiliser des scans corporels de figurants ; les acteurs principaux ont arraché des protections sur l’utilisation de leur image par l’IA. Mais la question des performances posthumes reste un terrain mouvant.
D’un côté, un Peter Cushing numérique avait déjà fait polémique dans Rogue One en 2016, sans le consentement de ses héritiers. De l’autre, comme l’a récemment rappelé le réalisateur Steven Spielberg — fermement opposé à l’IA dans ses propres productions —, la frontière entre hommage et exploitation reste floue. La différence ici tient en un mot : le choix. Kilmer voulait ce rôle, sa famille le confirme, le syndicat a validé le cadre.
Reste une question que ni l’IA ni les tribunaux ne trancheront : quand un algorithme reproduit le visage, la voix et les gestes d’un homme mort, est-ce encore du cinéma — ou déjà autre chose ? La réponse dépendra peut-être de ce que le public verra à l’écran. Et de ce qu’il ressentira.