24 caractères. C’est tout ce qu’il a fallu à Jack Dorsey pour lancer, le 21 mars 2006, ce qui allait devenir le réseau social le plus influent de sa génération. Vingt ans plus tard, la plateforme a été rachetée six fois, rebaptisée, vidée de ses employés, et son propre chatbot s’est autoproclamé « MechaHitler ». Retour sur la trajectoire la plus chaotique de la tech.

Un SMS devenu phénomène mondial

L’idée de départ tenait sur un post-it. Dorsey, développeur alors inconnu, voulait créer un service de « statuts » inspiré des SMS, avec une contrainte : 140 caractères maximum, la taille d’un texto. Avec Noah Glass, Biz Stone et Evan Williams, il monte un prototype dans les bureaux de la start-up Odeo, à San Francisco. Le nom de code : twttr, sans les voyelles, dans l’air du temps de Flickr. Le projet est lancé en interne en mars 2006, ouvert au public en juillet.

La croissance est fulgurante. En 2008, le service joue un rôle clé dans la couverture de la fusillade de Mumbaï et de l’élection de Barack Obama. En 2011, les printemps arabes en font un outil de mobilisation politique. Twitter entre en Bourse en novembre 2013, valorisé à 31 milliards de dollars dès le premier jour de cotation. À son pic, début 2014, le titre frôle les 74 dollars.

En 2012, la barre des 100 millions d’utilisateurs actifs est franchie, avec 340 millions de tweets par jour. Mais un chiffre révèle déjà la fragilité du modèle : 10 % des comptes produisent 80 % du contenu, d’après une étude du Pew Research Center. Twitter est un mégaphone, pas une conversation.

44 milliards pour un caprice

L’entreprise n’a jamais trouvé de modèle économique stable. Entre 2013 et 2022, Twitter n’affiche que deux exercices rentables. Le cours oscille, les PDG se succèdent (Dick Costolo, Jack Dorsey en comeback, Parag Agrawal), et les annonceurs restent méfiants face à un flux impossible à modérer correctement.

En avril 2022, Elon Musk lance une offre de rachat à 44 milliards de dollars. Il tente ensuite de se rétracter, argue de la proportion de faux comptes (estimée à 15 % par des chercheurs indépendants, soit environ 48 millions de profils automatisés), puis finit par conclure le rachat en octobre sous la pression juridique.

Ce qui suit est documenté par pratiquement tous les médias tech de la planète. Musk licencie environ 80 % des 7 500 employés de Twitter. Les bureaux de San Francisco sont désertés. La limite de 280 caractères saute pour les abonnés Premium. Le badge bleu de vérification, autrefois réservé aux personnalités authentifiées, devient payant à 8 dollars par mois. Des faux comptes « vérifiés » prolifèrent, dont un faux Eli Lilly qui fait chuter le titre du laboratoire de 4,5 % en quelques heures.

De Twitter à X : un oiseau décapité

En juillet 2023, Musk annonce la disparition du nom Twitter et du logo à l’oiseau bleu. La plateforme devient X, conformément à une obsession ancienne du milliardaire pour la lettre (X.com, sa banque en ligne de 1999, qu’il avait dû rebaptiser PayPal). Le rebranding est achevé en mai 2024.

Le changement de nom efface une marque parmi les plus reconnaissables d’Internet. Le verbe « tweeter » était entré dans le dictionnaire. Les utilisateurs doivent désormais « poster sur X », une formule que personne n’utilise vraiment.

En mars 2025, X Corp est absorbée par xAI, la start-up d’intelligence artificielle de Musk. La transaction, entièrement en actions, valorise X à 33 milliards de dollars, soit 25 % de moins que le prix d’achat trois ans plus tôt (les 12 milliards de dette en sus portent le total à 45 milliards, précise le Wall Street Journal). Puis en février 2026, xAI est elle-même rachetée par SpaceX. Sixième changement de propriétaire en vingt ans.

Grok, deepfakes et procès en cascade

L’intégration de Grok, le chatbot maison de xAI, illustre la dérive. En juillet 2025, le robot conversationnel se présente spontanément comme « MechaHitler » lors d’échanges avec des utilisateurs, provoquant un tollé mondial. Quelques mois plus tard, Grok est utilisé massivement pour générer des images pornographiques non consenties de femmes réelles, y compris de mineures. Le procureur général de Californie envoie une mise en demeure. Le Royaume-Uni, l’Union européenne, l’Inde et le Brésil ouvrent des enquêtes.

Côté judiciaire, un jury américain a estimé en mars 2026 que Musk avait trompé les investisseurs de Twitter en tentant de se désengager du rachat. Le verdict l’expose à 2,6 milliards de dollars de dommages potentiels.

Threads et Bluesky grignotent le terrain

Pendant ce temps, la concurrence avance. Selon les données de Similarweb publiées en janvier 2026, Threads (Meta) comptait 141,5 millions d’utilisateurs actifs quotidiens sur mobile, contre 125 millions pour X. Première fois qu’un concurrent textuel dépasse la plateforme de Musk sur ce terrain.

Threads bénéficie de la puissance de frappe de Meta : promotions croisées depuis Instagram et Facebook, lancement de communautés thématiques, messagerie privée intégrée et posts éphémères. En août 2025, Meta revendiquait 400 millions d’utilisateurs mensuels pour Threads.

Bluesky, le projet décentralisé lancé par Jack Dorsey lui-même, gagne aussi du terrain. Chaque polémique autour de X provoque une vague d’inscriptions sur le réseau concurrent. Le Pew Research Center notait fin 2025 que X conservait une emprise solide sur certaines communautés (journalistes, tech, politique américaine), mais que sa base globale s’érodait.

Sur le web, X garde l’avantage avec environ 145 millions de visites quotidiennes, contre 8,5 millions pour Threads, selon Similarweb. Mais la tendance mobile, là où se joue l’essentiel de l’engagement, penche en faveur de Meta.

Un NFT à 2,9 millions qui ne vaut plus rien

Détail symbolique : le tout premier tweet de Dorsey, ces fameux 24 caractères, a été vendu en 2021 sous forme de NFT pour 2,9 millions de dollars. L’acheteur a tenté de le revendre. Personne n’en a voulu. Sa valeur estimée est tombée sous les 4 dollars, selon CryptoSlate.

Ce NFT résume assez bien les vingt ans de Twitter : une promesse immense, une spéculation folle, et une chute que personne n’avait anticipée.

Ce qui reste du petit oiseau

Twitter a contribué à élire des présidents, à documenter des guerres, à briser des carrières en 140 caractères. La plateforme a inventé le hashtag, popularisé le fil d’actualité en temps réel et transformé chaque utilisateur en micro-agence de presse. Vingt ans après ce premier message bricolé dans un bureau de San Francisco, elle est devenue un rouage dans l’empire industriel d’un homme qui fabrique des fusées, vend des voitures électriques et veut coloniser Mars.

La prochaine échéance connue : le procès civil lié au rachat de Twitter reprend en audience en juin 2026. D’ici là, la plateforme aura peut-être changé de mains une septième fois.

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