0,37 dollar. C’est ce qu’un journaliste de Wired a touché pour charger son lave-linge devant une caméra, chaussette après chaussette, pendant qu’une application lui bipait dessus dès que ses doigts sortaient du cadre.
L’application s’appelle Tasks, et elle vient de DoorDash. Rien à voir avec la livraison de repas. Cette fois, la plateforme de gig economy demande à ses livreurs de se filmer en train de faire la vaisselle, cuire des œufs, changer une ampoule ou se promener dans un parc. Les vidéos collectées servent à entraîner des modèles d’intelligence artificielle et des robots humanoïdes à comprendre les gestes humains dans le monde réel.
Cuire un œuf, 5 dollars maximum
Le fonctionnement est simple. Un « dasher » télécharge l’application, reçoit un support de fixation pour smartphone, et choisit parmi cinq catégories de missions : tâches ménagères, bricolage, cuisine, navigation dans un lieu, ou conversations en langues étrangères (russe, mandarin, entre autres). Le tarif affiché est de 15 dollars de l’heure, mais le piège se cache dans la durée. Charger un lave-linge prend moins de deux minutes. Cuire un œuf brouillé, à peine plus. Le gain réel par tâche oscille entre 37 centimes et 5 dollars, rapporte Wired.
Après trois missions, le journaliste qui a testé l’application a empoché moins de 10 dollars. De quoi racheter les œufs qu’il venait de cuire devant la caméra.
DoorDash exclut la Californie, New York, Seattle et le Colorado du lancement, sans explication claire. L’application est accessible dans d’autres États américains, et la plateforme prévoit de l’étendre à d’autres pays. Dans son communiqué officiel, DoorDash revendique déjà plus de deux millions de tâches complétées depuis 2024 et un réseau de huit millions de « dashers » capables d’atteindre presque n’importe quel point du territoire américain.
Los Angeles, capitale de la corvée filmée
Le phénomène dépasse largement DoorDash. À Los Angeles, des centaines de personnes s’attachent des caméras sur la tête et les mains pour filmer leurs gestes quotidiens, raconte le Los Angeles Times. Dans un café du centre-ville, une responsable de la plateforme Instawork distribue des bandeaux équipés de supports pour smartphone à des travailleurs qui repartent filmer leur vaisselle et leur ménage. Le tarif : 80 dollars pour deux heures de vidéo.
Salvador Arciga, travailleur indépendant habitué aux petits boulots (livraison, coups de main à Disneyland, installation de guirlandes au zoo de Los Angeles), résume la logique : « Je dois faire mes corvées de toute façon. Maintenant, je suis payé pour ça. »
L’objectif derrière ces vidéos est toujours le même. Les chatbots comme ChatGPT ont appris à converser en ingérant des milliards de pages web. Mais les robots physiques ont besoin de données sur les mouvements humains réels, et ces données n’existent pas en ligne. Il faut les filmer, geste par geste, dans des cuisines, des buanderies et des parcs.
38 milliards de dollars en jeu d’ici 2035
Goldman Sachs estime que le marché mondial des robots humanoïdes pourrait atteindre 38 milliards de dollars d’ici 2035. Le cabinet Grand View Research évalue le secteur de la collecte et de l’étiquetage de données à 17 milliards de dollars d’ici 2030. Ces projections alimentent une ruée vers les vidéos de gestes humains.
Les acteurs se multiplient. Scale AI, soutenu par Meta, a déjà rassemblé 100 000 heures de vidéos pour la robotique. Son concurrent Micro1, basé à Palo Alto, emploie 1 000 personnes dans 60 pays pour filmer des tâches ménagères. Encord, une startup de San Francisco spécialisée dans les données pour l’IA physique, a levé 60 millions de dollars en février après avoir multiplié son chiffre d’affaires par dix en un an, selon le Los Angeles Times.
La Chine a pris de l’avance. Plus de 40 centres de formation étatiques y emploient des humains qui pilotent des robots avec des casques de réalité virtuelle, selon Rest of World. C’est l’équivalent industriel de ce que DoorDash tente à l’échelle individuelle avec des livreurs et un smartphone.
Entraîner les machines qui vont vous remplacer
Le paradoxe saute aux yeux. Les travailleurs précaires qui filment leurs gestes pour quelques dollars alimentent directement les systèmes conçus pour automatiser ces mêmes gestes. « Les humains fournissent la vérité terrain, le jugement et le retour structuré que les modèles ne peuvent pas produire seuls, pour l’instant », explique Jason Saltzman, responsable des analyses chez CB Insights, cité par le Los Angeles Times.
Le « pour l’instant » pèse lourd. Tesla, Google, Figure AI et Dyna Robotics investissent massivement dans les robots humanoïdes. Leur objectif : des machines capables de plier du linge, ranger un entrepôt ou servir en restaurant sans intervention humaine. Chaque vidéo de corvée filmée rapproche cette échéance.
Les questions de consentement et de vie privée posent aussi problème. DoorDash interdit de filmer des mineurs, des données personnelles ou des lieux sensibles comme les hôpitaux, les écoles et les bases militaires. Mais le journaliste de Wired raconte avoir abandonné une mission de navigation dans un parc après avoir vu une mère avec une poussette approcher, incapable de respecter les règles de consentement dans un espace public quasi vide.
Exclue là où les lois mordent
L’exclusion de la Californie et de New York du service Tasks n’est probablement pas un hasard. Ces États imposent les réglementations les plus strictes sur le travail indépendant et la collecte de données personnelles. Le reste du pays sert de terrain de test.
Shahbaz Magsi, cofondateur de Sunain, une startup spécialisée dans la capture de données humaines, mesure l’ampleur de la tendance dans le Los Angeles Times : « C’est l’une des plus grandes économies de gig qui va exister au monde. »
DoorDash vient de transformer son armée de livreurs en collecteurs de données pour la robotique, sans changer de business model. Seul le produit livré a changé : ce n’est plus un burger, c’est vous. Reste à voir si l’Europe, où le RGPD encadre bien plus strictement la collecte de données biométriques et comportementales, ouvrira ses portes à ce type de service quand DoorDash franchira l’Atlantique.