Deux fois plus d’utilisateurs actifs de modèles d’IA qu’aux États-Unis. Autant de chercheurs de pointe. Un record de 21,8 milliards de dollars de capital-risque en 2025. Et pourtant, 3 % des brevets mondiaux en intelligence artificielle. Le rapport « State of AI in Europe » que Prosus et Dealroom viennent de publier ne décrit pas un retard européen, il décrit quelque chose de plus inquiétant : une dépendance structurelle.

Plus d’utilisateurs, zéro plateforme

Le chiffre le plus contre-intuitif du rapport tient en une ligne : l’Europe compte environ deux fois plus d’utilisateurs mensuels actifs de grands modèles de langage que les États-Unis. L’adoption dépasse même le niveau américain dans la plupart des pays européens, selon les données compilées par Dealroom.co, la plateforme d’analyse basée à Amsterdam.

Le problème, c’est que ces millions d’utilisateurs entraînent et financent des plateformes qui ne leur appartiennent pas. Chaque requête envoyée à ChatGPT, chaque document analysé par Claude, chaque image générée par Midjourney alimente un écosystème américain. L’Europe consomme massivement de l’IA sans en capter la valeur. Plus elle adopte, plus elle renforce sa propre dépendance.

325 000 talents IA, mais au mauvais endroit

L’argument habituel selon lequel l’Europe manque de talents ne tient pas face aux chiffres du rapport. Le continent compte environ 325 000 professionnels qualifiés en IA, un nombre quasi identique à celui des États-Unis. Côté recherche de pointe, l’écart est marginal : 50 000 chercheurs européens contre 55 000 américains.

La vraie différence se joue dans la répartition. En Europe, 53 % des talents IA travaillent dans des industries traditionnelles : cabinets de conseil, banques, conglomérats industriels. Aux États-Unis, cette proportion tombe à 40 %. Dans l’autre sens, seulement 33 % de la main-d’œuvre IA européenne est employée par des entreprises nativement numériques, contre 46 % outre-Atlantique.

Autrement dit, l’Europe forme des ingénieurs en IA qui finissent par optimiser des processus dans de vieilles structures. Et parmi les plus grands employeurs IA en Europe figurent Google, Meta et Amazon, des entreprises américaines qui captent les meilleurs profils du continent sans y laisser de propriété intellectuelle.

L’Europe les fait grandir, l’Amérique les achète

Le rapport de Prosus révèle un autre paradoxe : le continent produit un nombre comparable de startups IA par rapport aux États-Unis et a même atteint un record de 21,8 milliards de dollars en capital-risque IA en 2025, soit une hausse de 58 % sur un an, d’après Dealroom.

Mais la machine se grippe au moment de passer à l’échelle. Au stade de croissance, l’Europe investit environ trois fois moins que les États-Unis. En financement tardif, l’écart se creuse jusqu’à un facteur neuf. Et plus de la moitié du capital tardif injecté dans les startups IA européennes vient de l’étranger, principalement des États-Unis, rapporte The Decoder. Le rapport résume la situation d’une formule sèche : « L’Europe les fait pousser, l’Amérique les possède. »

Le mécanisme est simple. Une startup européenne naît, lève un premier tour en Europe, développe sa technologie, puis se retrouve face à un mur de financement. Pour lever 100 millions ou plus, elle se tourne vers des fonds américains. En échange, elle déplace souvent son siège, sa propriété intellectuelle et ses décisions stratégiques vers les États-Unis.

5 % du compute mondial pour 16 % des datacenters

Les chiffres sur l’infrastructure révèlent un décalage encore plus brutal. L’Europe héberge environ 16 % des centres de données mondiaux, mais ne représente que moins de 5 % de la puissance de calcul IA spécialisée à l’échelle planétaire, selon le rapport Prosus-Dealroom.

Les serveurs européens existent, mais ils ne sont pas équipés pour l’IA. Ils hébergent des sites web, stockent des données, font tourner des applications classiques. Pour l’entraînement de modèles de fondation, qui exige des clusters de milliers de GPU haut de gamme, l’infrastructure n’est tout simplement pas là. Seul Mistral se distingue comme acteur européen avec des modèles de langage significatifs, une position qu’il tente de consolider avec une stratégie à un milliard.

Les brevets confirment le tableau. À peine 3 % des nouveaux brevets IA mondiaux proviennent d’Europe. Les États-Unis en revendiquent 70 %, la Chine 14 %. Ce ratio ne mesure pas seulement la recherche : il mesure la capacité à transformer la recherche en actifs commerciaux protégeables. L’Europe publie beaucoup de papiers scientifiques, mais brevète très peu, ce qui signifie que ses découvertes sont librement exploitables par quiconque a les moyens de les industrialiser.

130 milliards d’euros, neuf fois moins que les Américains

En dépenses totales, l’écart est massif. L’Union européenne consacre environ 130 milliards d’euros à l’IA, soit moins de la moitié de ce que dépensent les États-Unis selon les estimations de l’OCDE. En capital-risque, les investisseurs européens ont mis 13,1 milliards de dollars dans l’IA en 2025. La même année, les investisseurs américains en ont déployé 119,8 milliards.

Fabricio Bloisi, PDG de Prosus, ne mâche pas ses mots dans l’avant-propos du rapport : « L’Europe est à un carrefour dans la course mondiale à l’IA, mais nous sommes trop lents. » L’investisseur néerlandais, qui figure parmi les plus grands en Europe avec des participations dans la livraison de repas, les petites annonces et la fintech, a évidemment un intérêt direct dans les conclusions du rapport. Plus de capital européen mobilisé pour l’IA signifie plus d’opportunités pour Prosus.

Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes, indépendamment de qui les publie. Quand un continent concentre autant de talents et d’utilisateurs mais aussi peu de brevets et de compute, le diagnostic dépasse le lobbying.

100 lois, 270 régulateurs et un handicap structurel

Le rapport pointe un facteur aggravant que les entrepreneurs européens connaissent bien : la fragmentation réglementaire. Plus de 100 textes de loi liés aux technologies et 270 organismes de régulation coexistent à travers le continent, rapporte The Decoder. Pour une startup qui veut opérer dans plusieurs pays, chaque frontière ajoute une couche de conformité, de coûts juridiques et de délais.

L’Union européenne tente de corriger le tir. La commissaire Henna Virkkunen a présenté en octobre 2025 la stratégie « Apply AI », qui vise à faire de l’IA un « actif stratégique » dans l’industrie et l’administration. Le rapport Prosus-Dealroom va plus loin et suggère de mobiliser les fonds de pension européens pour l’investissement IA, un levier qui représente des milliers de milliards d’euros encore majoritairement placés dans des obligations et de l’immobilier.

En parallèle, les entreprises américaines continuent de s’installer en Europe avec leurs propres propositions. OpenAI a publié un plan pour le marché européen, mais sans engagement contraignant sur l’infrastructure ou l’emploi local. Le risque est que l’Europe devienne un marché de consommation pour l’IA américaine et chinoise, pas un terrain de production. Le rapport de Prosus et Dealroom fixe un horizon : si les investissements ne se réorientent pas dans les deux à trois prochaines années, le point de non-retour sera franchi.