Quatre milliards de streams. Des centaines de milliers de chansons. Et pas un seul vrai auditeur. Michael Smith, musicien de Caroline du Nord, vient de plaider coupable devant un tribunal fédéral de New York pour avoir détourné plus de 10 millions de dollars aux plateformes de streaming grâce à un système entièrement automatisé par l’intelligence artificielle.

Un empire de faux streams construit sur l’IA

L’arnaque de Smith ne ressemble à rien de connu dans l’industrie musicale. Entre 2017 et 2024, cet homme de 54 ans a acheté des centaines de milliers de morceaux générés par intelligence artificielle auprès d’un complice, puis les a mis en ligne sur Spotify, Apple Music, Amazon Music et YouTube Music. Jusque-là, rien d’illégal : n’importe qui peut distribuer de la musique créée par IA sur ces plateformes.

Là où Smith a franchi la ligne, c’est avec les écoutes. Plutôt que d’attendre un hypothétique public, il a déployé une armée de bots automatisés pour écouter ses propres morceaux en boucle, 24 heures sur 24. À son pic d’activité, plus de 1 000 comptes fantômes tournaient simultanément sur 52 serveurs cloud différents, chacun hébergeant une vingtaine de bots.

661 000 écoutes par jour, à 0,5 centime pièce

Les documents judiciaires déscellés par le tribunal fédéral du district sud de New York révèlent une mécanique d’une précision presque industrielle. Dans un e-mail envoyé à lui-même en octobre 2017, Smith a calculé son modèle économique avec un tableur digne d’une startup : chaque bot pouvait streamer environ 636 chansons par jour. Multiplié par ses 1 040 comptes, cela donnait 661 440 écoutes quotidiennes.

Avec un taux moyen de royalties d’un demi-centime par stream, les revenus atteignaient 3 307 dollars par jour, soit près de 100 000 dollars par mois et plus de 1,2 million par an. Dans un e-mail de février 2024, Smith se vantait même d’avoir dépassé les 4 milliards de streams et 12 millions de dollars de royalties depuis 2019.

VPN et faux profils pour tromper les algorithmes

Les plateformes de streaming ne sont pas aveugles. Spotify, Apple Music et les autres disposent de systèmes anti-fraude qui détectent les comportements anormaux : écoutes en boucle depuis la même adresse IP, durées d’écoute suspectes, absence d’interaction humaine. Smith le savait et avait pris ses précautions.

Pour brouiller les pistes, ses bots accédaient aux plateformes via des réseaux privés virtuels (VPN) qui masquaient leur localisation réelle. Dans un échange avec ses complices en octobre 2018, il écrivait : « Pour ne pas attirer l’attention des pouvoirs en place, il nous faut une TONNE de contenu avec de petites quantités de streams. » Sa stratégie consistait à diluer les écoutes sur un catalogue gigantesque plutôt que de concentrer les streams sur quelques morceaux, ce qui aurait déclenché les alertes.

Trois complices, dont le patron d’une société de musique IA

Smith n’a pas agi seul. Selon les documents du tribunal, il a opéré avec l’aide d’un promoteur musical non identifié et du PDG d’une entreprise spécialisée dans la génération de musique par IA. Le premier fournissait les faux morceaux en masse, le second apportait l’infrastructure technique pour les produire. Leurs identités n’ont pas encore été rendues publiques par le parquet fédéral.

Ce triangle illustre une réalité inconfortable pour l’industrie musicale : les outils de création musicale par IA, conçus pour démocratiser la production, peuvent aussi servir à industrialiser la fraude. Quand un générateur comme Suno ou Udio peut produire un morceau en quelques secondes, rien n’empêche techniquement de créer des milliers de titres-fantômes destinés uniquement à pomper des royalties.

10 millions volés aux vrais artistes

« Michael Smith a généré des milliers de fausses chansons grâce à l’intelligence artificielle, puis les a fait écouter des milliards de fois par de faux auditeurs », a déclaré le procureur fédéral Jay Clayton dans le communiqué du département de la Justice américain. « Les chansons et les auditeurs étaient fictifs, mais les millions de dollars volés étaient bien réels. Des millions détournés des vrais artistes et ayants droit qui les méritaient. »

Le chiffre fait réfléchir. Chaque dollar encaissé par Smith est un dollar qui n’a pas été versé à un musicien indépendant dont les écoutes sont authentiques. Dans un système où les revenus sont redistribués proportionnellement au nombre total de streams, la fraude ne se contente pas d’enrichir le fraudeur : elle appauvrit activement tous les autres artistes de la plateforme, comme l’avait déjà pointé BleepingComputer dans son analyse du dossier.

Cinq ans de prison et 8 millions à rembourser

En plaidant coupable d’un chef de complot en vue de commettre une fraude électronique, Smith s’expose à une peine maximale de cinq ans de prison. Il a par ailleurs accepté de restituer 8 091 843,64 dollars, soit la quasi-totalité de ce que les plateformes ont pu tracer. La différence avec les 12 millions revendiqués dans ses e-mails suggère que des sommes ont déjà été dépensées ou transférées.

C’est la première condamnation fédérale américaine pour fraude au streaming assistée par intelligence artificielle. Le précédent qu’elle crée est significatif. Jusqu’ici, les plateformes traitaient les faux streams comme un problème de modération interne, en supprimant les comptes suspects et en retenant les paiements. Désormais, la justice pénale s’en mêle, avec des peines de prison à la clé.

Le streaming face à son angle mort

L’affaire Smith met en lumière une faille structurelle du modèle économique des plateformes musicales. Le système repose sur la confiance : une écoute est comptée, un centime est versé, et personne ne vérifie réellement si un humain se trouve derrière le casque. Spotify a renforcé ses détections depuis 2023, notamment en cessant de rémunérer les morceaux qui n’atteignent pas un seuil minimal d’écoutes distinctes. Apple Music a introduit des tags « généré par IA » sur certains contenus, même si leur fiabilité reste discutable.

Mais tant que le coût de production d’un morceau IA reste proche de zéro et que les systèmes de détection peinent à distinguer un bot bien configuré d’un auditeur insomniaque, la tentation restera forte. D’après les estimations du secteur, la fraude au streaming coûterait déjà entre 1 et 2 milliards de dollars par an à l’industrie musicale mondiale. L’affaire Smith n’est probablement que la partie visible d’un problème bien plus vaste, et la prochaine vague de générateurs musicaux IA, toujours plus réalistes, ne fera qu’aggraver l’équation.