« Un chien sur des patins à roulettes. » C’est ainsi que Marko Bjelonic, fondateur de la startup zurichoise Rivr, décrit le robot de livraison qu’il a conçu. Amazon vient de racheter l’entreprise, et cette drôle de bestiole mécanique pourrait bientôt déposer vos colis devant votre porte, même au quatrième étage sans ascenseur.

L’acquisition, révélée par The Information et confirmée par le PDG de Rivr sur LinkedIn, n’a pas livré son montant. Mais elle marque un virage clair pour Amazon : après avoir automatisé ses entrepôts et lancé des drones de livraison, le géant du commerce en ligne s’attaque au dernier obstacle logistique, celui qui sépare le camion de la porte d’entrée.

Un robot taillé pour les marches et les trottoirs

Le robot de Rivr ne ressemble pas aux petits cubes sur roues que l’on croise déjà dans certaines villes. Il possède quatre pattes articulées terminées par des roues, un design hybride qui lui permet de rouler sur terrain plat et de grimper des escaliers quand le sol se complique. Le résultat, selon TechCrunch qui avait suivi le projet dès 2025, tient plus du quadrupède agile que du chariot télécommandé.

En mai 2025, Rivr avait lancé un programme pilote à Austin, au Texas, en partenariat avec Veho, une entreprise de livraison qui dessert une cinquantaine de marchés américains pour des marques comme Sephora ou HelloFresh. Le principe : un robot accompagne le camion de livraison et se charge des trajets entre le véhicule et les portes des clients, y compris dans les zones résidentielles avec marches, allées ou jardins.

Lors de ce pilote, un seul robot opérait sous supervision humaine, effectuant des tournées de cinq à six heures par jour dans les quartiers résidentiels du nord-ouest d’Austin. Un employé de Rivr suivait la machine pour garantir la sécurité des livraisons. Le robot peut fonctionner en autonomie, mais des opérateurs à distance peuvent intervenir si la machine se retrouve bloquée.

D’investisseur à propriétaire en moins de deux ans

Amazon ne découvre pas Rivr. En 2024, le fonds Amazon Industrial Innovation Fund et Bezos Expeditions, le véhicule d’investissement personnel de Jeff Bezos, avaient participé à un tour de table de 22,2 millions de dollars, selon les données de PitchBook. La startup, qui avait levé 25 millions au total, était alors valorisée à 100 millions de dollars.

En passant d’investisseur à acquéreur, Amazon récupère la technologie et l’équipe qui l’a développée. Bjelonic a déclaré que le rachat allait « accélérer la vision de construire une intelligence artificielle physique générale à travers la livraison au pas de porte, en rapprochant la robotique et l’IA d’un déploiement concret à grande échelle ».

Le fondateur avait fixé des objectifs ambitieux avant l’acquisition : 100 robots opérationnels en 2026, plusieurs milliers en 2027. Avec les ressources d’Amazon, ces chiffres pourraient devenir réalistes.

Les 100 derniers mètres, le segment le plus cher de la chaîne

La livraison de colis se découpe en segments. Le premier, du centre de tri au quartier, est largement optimisé. Le dernier kilomètre, celui qui relie le dépôt local à la rue du client, concentre déjà une part disproportionnée des coûts. Mais ce sont les tout derniers mètres, du trottoir à la porte, qui posent un problème distinct.

Un livreur humain passe en moyenne 60 à 80 % de son temps de tournée à marcher entre le véhicule et les portes. Dans les immeubles, les résidences fermées ou les maisons avec escaliers, ce temps explose. C’est ce segment que Rivr cible avec son robot.

Fred Cook, cofondateur et directeur technique de Veho, envisageait lors du pilote d’Austin un modèle où livreur humain et robot travaillent en tandem sur une même rue. Pendant que le chauffeur dépose un colis à une adresse, le robot en livre un autre quelques maisons plus loin. Le gain de temps permettrait de traiter davantage de livraisons par tournée, un calcul décisif dans les zones urbaines denses.

Bjelonic soulignait aussi un enjeu de données. À la différence des voitures autonomes, qui disposent de milliers de véhicules équipés de capteurs pour alimenter leurs algorithmes, les robots de livraison manquent cruellement de données terrain. Chaque tournée effectuée par un robot Rivr nourrit ses modèles d’IA avec des informations sur les escaliers, les surfaces irrégulières, les obstacles et les interactions avec l’environnement réel.

Amazon assemble les pièces du puzzle logistique

Le rachat de Rivr s’inscrit dans une stratégie d’automatisation que le groupe construit depuis plus d’une décennie. En 2012, Amazon avait racheté Kiva Systems pour 775 millions de dollars. Rebaptisés Amazon Robotics, ces robots d’entrepôt déplacent des étagères entières vers les préparateurs de commandes dans les centres de distribution. Aujourd’hui, plus de 750 000 unités opèrent dans le réseau logistique d’Amazon à travers le monde.

Le segment aérien a suivi avec Prime Air, le service de livraison par drone. Après des années de tests et de promesses, le programme reste limité à quelques zones aux États-Unis et au Royaume-Uni, freiné par les réglementations et les contraintes techniques liées au poids des colis et aux conditions météo.

Amazon avait aussi tenté l’approche terrestre avec Scout, un petit robot de trottoir testé à partir de 2019. Mais le projet avait été abandonné en 2022, le robot peinant à gérer les trottoirs encombrés et incapable de monter la moindre marche. Le design de Rivr, avec ses pattes à roulettes, corrige précisément cette faiblesse.

L’entreprise n’est pas seule sur ce créneau. Serve Robotics, partenaire d’Uber Eats, opère des robots de livraison sur trottoir dans plusieurs villes américaines. Starship Technologies, pionnière du secteur, dépasse le million de livraisons autonomes réalisées. Mais aucun de ces concurrents ne propose de robot capable de grimper des escaliers.

Du pilote supervisé au déploiement massif

Avant l’acquisition, Rivr opérait aussi au Royaume-Uni via un partenariat avec Evri, plateforme de livraison britannique. Le passage sous pavillon Amazon devrait concentrer les efforts sur le réseau logistique du groupe, le plus dense au monde pour le commerce en ligne.

La transition entre un robot supervisé par un humain et une flotte autonome à grande échelle pose des défis concrets. La réglementation sur les robots de livraison varie selon les pays et les villes. Aux États-Unis, certains États autorisent les robots de livraison autonomes sur les trottoirs, d’autres l’interdisent. En Europe, le cadre juridique reste flou dans la plupart des pays.

Amazon a fixé un cap : des déploiements significatifs dès 2027. Avec un parc mondial de plus de 175 000 véhicules de livraison et des millions de colis acheminés chaque jour, même un gain marginal d’efficacité sur les derniers mètres se traduit en économies considérables. Le « chien à roulettes » de Zurich pourrait finir par devenir aussi familier que le carton souriant posé devant votre porte.