L’Ofcom, le régulateur britannique des télécoms, vient d’infliger 520 000 livres sterling d’amende à 4chan pour non-respect de la loi sur la sécurité en ligne. La réponse du forum américain : une image de hamster générée par intelligence artificielle. Rien d’autre.

L’affiche est devenue virale en quelques heures. Mais derrière la provocation se joue un bras de fer bien plus sérieux entre les États-Unis et le Royaume-Uni sur la régulation des plateformes numériques.

Deux amendes, zéro paiement

Le conflit dure depuis des mois. En 2025, l’Ofcom avait demandé à 4chan de fournir des informations sur ses dispositifs de vérification d’âge, comme l’exige l’Online Safety Act entré en vigueur en juillet. Le forum n’avait pas répondu. Première sanction : 20 000 livres. L’avocat de 4chan avait alors déclaré à la BBC que la plateforme n’avait « aucune intention de payer », accusant le régulateur de « dépassement de compétences et de censure ».

La nouvelle amende grimpe d’un cran. 450 000 livres pour l’absence de dispositifs empêchant les mineurs d’accéder à de la pornographie, et 70 000 livres supplémentaires pour le refus persistant de coopérer avec le régulateur, rapporte la BBC. En comptant la première sanction impayée, la facture dépasse désormais 540 000 livres, soit environ 640 000 euros.

Un hamster, et c’est tout

Lancé en 2003, 4chan est un forum de discussion anonyme qui a façonné une partie de la culture internet, du mouvement Anonymous aux mèmes devenus viraux. Mais le site a aussi été au coeur de controverses majeures : radicalisation, fuites de données, harcèlement coordonné. Répondre à un régulateur étatique par un hamster généré par IA colle parfaitement au personnage.

La provocation est calculée. En ne payant pas et en ne se conformant pas à la loi, le forum mise sur un constat simple : l’Ofcom n’a aucun levier direct sur une entreprise américaine, sans employés ni actifs au Royaume-Uni. Le site ne génère pas de revenus significatifs sur le marché britannique. Autrement dit, il n’y a rien à saisir.

Washington choisit son camp

Le contexte géopolitique pèse dans la balance. En février 2025, le vice-président JD Vance avait prévenu, lors du Sommet de l’IA à Paris, que l’administration américaine était « de plus en plus agacée » par les tentatives de pays étrangers de réguler ses entreprises technologiques.

Depuis, le ton n’a fait que monter. Tulsi Gabbard, directrice du renseignement national, a revendiqué avoir obtenu le retrait d’une demande britannique visant à imposer une porte dérobée dans le système de protection des données d’Apple. Andrew Ferguson, président de la FTC (l’autorité de la concurrence américaine), a averti les entreprises du pays qu’elles pourraient violer le droit américain en se pliant à des réglementations étrangères. « Les gouvernements étrangers qui cherchent à limiter la liberté d’expression ou à affaiblir la sécurité des données aux États-Unis comptent sur le fait que les entreprises ont intérêt à uniformiser leurs politiques », a-t-il déclaré, selon la BBC.

Pour 4chan, ce climat politique offre un bouclier supplémentaire. Contester une amende britannique devant un tribunal américain, dans un pays où le premier amendement protège la liberté d’expression de manière quasi absolue, relève presque de la formalité.

Le blocage, dernière carte de l’Ofcom

Le régulateur n’est pas totalement démuni. Emma Drake, avocate spécialisée en sécurité numérique au cabinet Bird & Bird, explique à la BBC que « faire appliquer une décision contre un fournisseur offshore est complexe ». Mais l’Ofcom dispose d’un levier ultime : demander à un tribunal britannique d’ordonner aux fournisseurs d’accès internet de bloquer le site sur le territoire.

D’autres mesures intermédiaires existent. Le régulateur peut exiger le retrait du site des résultats de recherche Google au Royaume-Uni, ou le blocage des paiements transitant par des services britanniques. Des outils qui rappellent ceux utilisés contre les sites de piratage, appliqués cette fois à un forum de discussion vieux de 22 ans.

Pornhub plie, 4chan ricane

Le contraste entre les réactions des différentes plateformes est saisissant. Pornhub, le site pour adultes le plus visité au monde, a mis en place les vérifications d’âge exigées par la loi. Résultat : son trafic en provenance du Royaume-Uni a chuté de 77 %, un effondrement confirmé par l’entreprise à la BBC. Itai Tech, qui exploitait un site de deepfake de type « nudification », a payé ses 55 000 livres d’amendes et bloqué l’accès depuis le Royaume-Uni.

4chan, lui, n’a rien fait. Pas de vérification d’âge, pas de blocage géographique, pas de paiement. L’Ofcom reconnaît d’ailleurs que sur près de 3 millions de livres d’amendes prononcées au total dans le cadre de l’Online Safety Act, la quasi-totalité reste impayée. Un opérateur de 18 sites pornographiques, sanctionné d’un million de livres, n’avait jamais donné signe de vie au régulateur, même s’il a fini par ajouter une vérification d’âge sur ses plateformes.

Une offensive qui s’élargit

L’Ofcom ne lève pas le pied pour autant. Vingt nouvelles enquêtes ont été ouvertes contre des sites pornographiques, portant le nombre total de dossiers en cours à 76, selon le régulateur. De son côté, l’ICO (l’autorité britannique de protection des données) a infligé 14 millions de livres d’amende à Reddit pour des manquements similaires en matière de vérification d’âge, rapporte la BBC. Et selon Politico, le gouvernement britannique prépare un texte visant à interdire les applications de « nudification » par IA.

La question qui se dessine dépasse largement 4chan. L’Online Safety Act impose des obligations à toute plateforme accessible depuis le Royaume-Uni, quelle que soit sa localisation. Si les sites américains refusent systématiquement de s’y conformer et que Washington décourage ses entreprises de coopérer, l’Ofcom devra choisir entre accumuler des amendes symboliques ou recourir au blocage par les FAI. Les premières demandes de blocage pourraient intervenir dans les mois qui viennent, selon l’analyse de Bird & Bird.