« La fragmentation nous a ralentis et a rendu plus difficile d’atteindre le niveau de qualité qu’on vise. » Le constat émane d’un mémo interne de Fidji Simo, directrice des applications chez OpenAI, révélé jeudi 19 mars par le Wall Street Journal. La décision qui en découle est radicale : fusionner l’application ChatGPT, la plateforme de programmation Codex et le navigateur IA Atlas dans une seule application de bureau, baptisée en interne « superapp ».
Trois produits, un embouteillage
En un peu plus d’un an, OpenAI a multiplié les lancements tous azimuts. L’outil de génération vidéo Sora fin 2025, le rachat du studio de design de Jony Ive pour concevoir du matériel dédié à l’IA, le navigateur Atlas, la plateforme Codex pour les développeurs. Chaque projet a mobilisé des équipes, du temps de calcul et de l’attention managériale.
Le résultat : trois applications de bureau distinctes qui se marchent sur les pieds. Sora a perdu la moitié de ses utilisateurs en quelques mois, poussant OpenAI à le greffer directement dans ChatGPT plus tôt cette année. Un premier signe que la stratégie « un produit par besoin » atteignait ses limites.
Le Wall Street Journal rapportait dès lundi que la direction d’OpenAI avait passé la semaine précédente à identifier les projets à reléguer au second plan. Fidji Simo aurait demandé à ses équipes d’arrêter les « side quests », ces projets annexes qui grappillent des ressources sans alimenter le produit principal. Greg Brockman, président d’OpenAI qui pilotait jusqu’ici l’infrastructure de calcul, va rejoindre Simo pour superviser la refonte produit et les réorganisations internes, précise le quotidien américain.
Anthropic grignote le terrain pendant qu’OpenAI se disperse
Le calendrier de cette annonce n’a rien d’anodin. Pendant qu’OpenAI multipliait les fronts, Anthropic a concentré ses ressources sur un seul outil : Claude Code, un assistant de programmation qui a connu une montée en puissance spectaculaire. The Verge souligne que cette popularité croissante auprès des développeurs a accentué la pression concurrentielle sur OpenAI.
Le jour même de la révélation du mémo de Simo, Anthropic a enfoncé le clou. VentureBeat rapporte le lancement de Claude Code Channels, une fonctionnalité qui permet aux développeurs de piloter leur agent de code directement via Discord ou Telegram, sans passer par un terminal ou un IDE. L’agent devient joignable par messagerie 24 heures sur 24, un pas de plus vers l’autonomie complète de l’assistant de programmation.
Sur le réseau social X, Fidji Simo a tenté de reprendre la main sur le récit : « Les entreprises passent par des phases d’exploration et des phases de recentrage. Les deux sont essentielles. Mais quand de nouveaux paris commencent à fonctionner, comme c’est le cas avec Codex, il faut doubler la mise et éviter les distractions. »
Le modèle WeChat appliqué au bureau
Le concept de « superapp » n’a rien de neuf. En Asie, WeChat (Tencent) a prouvé depuis plus de dix ans qu’une seule application pouvait regrouper messagerie, paiement, services publics et commerce en ligne pour 1,3 milliard d’utilisateurs actifs mensuels. Meta a tenté la même chose en Occident avec Messenger, puis WhatsApp, sans jamais parvenir à reproduire le phénomène.
OpenAI adapte cette logique au poste de travail. L’idée : un point d’entrée unique pour converser avec l’IA, écrire du code, naviguer sur le web et, potentiellement, générer des vidéos. Pour les entreprises, cible prioritaire de la nouvelle stratégie selon le WSJ, cela simplifie l’adoption. Plus besoin de jongler entre trois applications et autant de contextes différents.
La société avait déjà recruté les cabinets McKinsey, BCG, Accenture et Capgemini pour accélérer sa pénétration sur le marché des entreprises. La superapp s’inscrit dans cette offensive commerciale : un seul produit à vendre, un seul produit à intégrer dans les workflows existants.
Le risque est connu de tous les éditeurs de logiciels : une application qui prétend tout faire finit souvent par ne rien faire correctement. Si l’interface devient trop chargée ou si les performances souffrent de la fusion, le remède sera pire que la fragmentation.
Ce que ça change pour les utilisateurs
Pour ceux qui utilisent ChatGPT sur ordinateur, l’application va s’enrichir des fonctions jusque-là réservées à Codex (génération et exécution de code dans un environnement dédié) et à Atlas (navigation web pilotée par IA). La version mobile de ChatGPT, elle, n’est pas concernée pour l’instant, précise le Wall Street Journal.
Pour les développeurs, l’intégration de Codex dans ChatGPT promet des allers-retours plus fluides entre conversation, code et recherche web. Aujourd’hui, passer d’un outil à l’autre implique de changer d’application, de contexte et souvent de perdre le fil de la discussion en cours. Réunir les trois dans une même fenêtre pourrait résoudre cette friction quotidienne.
Aucune date de lancement n’a filtré. OpenAI a refusé tout commentaire officiel, selon The Verge.
La course à l’app unique a commencé
La consolidation d’OpenAI s’inscrit dans un mouvement plus large. Google pousse Gemini comme hub de productivité intégré à Workspace. Anthropic étend Claude Code vers la messagerie instantanée. Microsoft a choisi Anthropic plutôt qu’OpenAI pour alimenter son agent Copilot Cowork. La compétition a changé de terrain : elle ne porte plus seulement sur les benchmarks des modèles, mais sur la capacité à devenir l’application unique du bureau.
Pour OpenAI, la superapp est un pari aussi logique qu’obligé. La prochaine étape se jouera quand l’application sera entre les mains des utilisateurs, probablement dans les prochains mois si le rythme actuel de développement se maintient.