Mardi, Meta envoyait un email de condoléances aux utilisateurs de Horizon Worlds : la version réalité virtuelle du metaverse ferme définitivement le 15 juin. Jeudi, le directeur technique de l’entreprise annonçait sur Instagram qu’en fait, non. Deux jours de réflexion pour une plateforme qui a englouti des dizaines de milliards de dollars. Bienvenue dans la gestion de crise version Meta.
Mardi soir, un email ; jeudi matin, un démenti
Le 17 mars, les utilisateurs de Horizon Worlds reçoivent un message sans ambiguïté : l’application sera retirée du Quest Store dès le 31 mars, les mondes virtuels en VR cesseront de fonctionner le 15 juin, et les crédits Meta, avatars personnalisés et achats numériques liés à la plateforme seront supprimés. Le service ne survivrait que sur mobile, rapporte Wired. Cette annonce s’inscrivait dans une série de coupes franches : en février, Meta avait déjà licencié 10 % du personnel de sa division Reality Labs et annoncé un virage stratégique vers le mobile pour Horizon Worlds.
Quarante-huit heures plus tard, changement de cap. Andrew Bosworth, directeur technique de Meta, prend la parole lors d’une session AMA sur Instagram. « J’ai une petite bonne nouvelle pour vous, a-t-il déclaré. Nous avons décidé, aujourd’hui même en fait, de maintenir Horizon Worlds en VR pour les jeux existants, afin de soutenir les fans qui nous ont contactés. »
Traduction : le tollé a été suffisamment bruyant pour forcer un demi-tour en 48 heures. Pas exactement le signe d’une stratégie mûrement réfléchie.
Un sursis, pas une résurrection
Les conditions du maintien ressemblent davantage à des soins palliatifs qu’à un véritable sauvetage. Les jeux existants restent accessibles, les mondes créés par les utilisateurs aussi, a précisé un porte-parole de Meta à Wired. Mais la création de nouveaux espaces est gelée. Aucun nouveau jeu, aucun investissement majeur ne viendra alimenter la plateforme. Les concerts immersifs, eux, migrent vers l’application TV du Quest Store.
Meta a appliqué le même scénario en janvier avec Supernatural, son service de fitness en VR : plus aucune mise à jour, mais le service reste en ligne. Un entre-deux qui prolonge l’agonie sans engager de ressources. Bosworth résume la situation en cinq mots : « pour un avenir prévisible ». Jitesh Ubrani, analyste chez IDC, ne s’y trompe pas. « Je me demande combien de temps cela va durer, a-t-il confié à Wired. « Un avenir prévisible » ne ressemble pas vraiment à un vote de confiance éternel. »
Plus de 60 milliards brûlés depuis 2020
Pour mesurer l’ampleur du naufrage, il faut remonter à octobre 2021. Mark Zuckerberg croit tellement au metaverse qu’il renomme Facebook en Meta. Deux mois plus tard, Horizon Worlds ouvre ses portes aux États-Unis et au Canada. L’ambition affichée : construire l’Internet de demain, un univers virtuel immersif inspiré du roman Snow Crash de Neal Stephenson.
La réalité sera nettement moins épique. Les avatars de la plateforme n’ont pas de jambes, détail qui déclenche une vague de moqueries sur les réseaux sociaux. Le selfie de Zuckerberg dans son propre metaverse, avec un avatar aux yeux vides et au sourire figé, devient un mème planétaire à l’été 2022. Plus embarrassant : la plateforme se retrouve rapidement envahie par des enfants, comme le rapporte Wired, un public peu compatible avec les ambitions commerciales de Meta.
Côté financier, le gouffre est vertigineux. La division Reality Labs, qui chapeaute tous les projets VR et metaverse de l’entreprise, accumule les pertes opérationnelles : 13,7 milliards de dollars en 2022, 16,1 milliards en 2023, selon les rapports annuels déposés auprès de la SEC américaine. Le cumul depuis 2020 dépasse les 60 milliards de dollars. Des sommes colossales pour une plateforme dont la communauté Reddit r/oculus a accueilli l’annonce de fermeture avec ce que Wired décrit comme une « jubilation à peine dissimulée ».
La stratégie mobile, seul horizon crédible
Derrière le revirement de Bosworth se dessine une réalité que Meta tente de maquiller : l’énergie des créateurs et des utilisateurs de Horizon Worlds migre déjà vers le mobile. Le blog officiel de Meta Developers l’admettait sans détour en février en annonçant le recentrage de la plateforme sur les smartphones. La VR, elle, ne génère plus assez de trafic pour justifier les investissements.
Le problème, c’est que fermer brutalement un service VR pour lequel l’entreprise a changé de nom enverrait un signal dévastateur aux marchés et aux développeurs. Maintenir Horizon Worlds sous perfusion coûte moins cher que de gérer les retombées d’un aveu d’échec total. C’est un calcul d’image, pas de conviction.
Meta n’est d’ailleurs pas la seule à reculer sur la VR grand public. Mais elle reste la seule à avoir misé sa marque entière sur cette promesse. Apple a lancé le Vision Pro avec des ambitions plus modestes. Google a enterré Daydream dès 2019. Samsung explore le segment avec prudence via son partenariat avec Qualcomm. Aucune de ces entreprises n’a rebaptisé sa société pour l’occasion.
Le 31 mars, premier test de crédibilité
La prochaine échéance concrète reste le 31 mars, date à laquelle Horizon Worlds doit disparaître du Quest Store. Meta n’a pas précisé si ce retrait était maintenu, modifié ou annulé. Les créateurs qui ont bâti des mondes virtuels sur la plateforme se retrouvent dans l’angle mort d’une entreprise qui change de direction tous les deux jours. Pour eux, la question n’est plus de savoir si Horizon Worlds va fermer, mais quand Meta cessera de repousser l’échéance.