50 000 taxis autonomes dans 25 villes, 1,25 milliard de dollars sur la table. Uber vient de signer avec Rivian l’un des plus gros accords de l’histoire du robotaxi. Le détail qui coince : pas un seul de ces véhicules n’a roulé sans conducteur.
300 millions pour un SUV qui n’a pas quitté l’usine
Le géant du VTC a annoncé jeudi un partenariat avec le constructeur de véhicules électriques Rivian pour déployer une flotte de robotaxis basés sur le SUV R2. Le montant total peut atteindre 1,25 milliard de dollars d’ici 2031, dont 300 millions versés dès la signature. L’investissement reste conditionné : Rivian devra franchir des jalons technologiques précis avant de toucher la suite, rapporte TechCrunch.
Dans un premier temps, Uber prévoit d’acquérir 10 000 R2 entièrement autonomes pour les mettre en circulation à San Francisco et Miami en 2028. Si tout se passe comme prévu, 40 000 véhicules supplémentaires viendront grossir la flotte à partir de 2030. Les deux entreprises visent 25 villes aux États-Unis, au Canada et en Europe avant fin 2031, selon The Verge. La flotte sera disponible exclusivement sur l’application Uber.
L’IA au volant, le conducteur sur la banquette arrière
L’ambition est colossale, la réalité plus nuancée. Le R2 n’est pas encore produit : Rivian espère lancer la chaîne de montage d’ici juin, dans une usine géorgienne toujours en chantier. L’entreprise dispose de 6 milliards de dollars de trésorerie, mais prévoit d’en consommer 2,5 milliards cette année pour la seule montée en cadence du R2.
Côté conduite autonome, Rivian a radicalement changé de cap. En 2021, son PDG RJ Scaringe a abandonné les systèmes traditionnels à base de règles au profit d’une approche fondée sur l’intelligence artificielle. Le résultat, baptisé Rivian Autonomy Platform, utilise des modèles de type LLM (large language model, les mêmes architectures que celles derrière ChatGPT) pour entraîner le véhicule à percevoir et naviguer son environnement. La plateforme a débuté en 2024 sur les R1 de deuxième génération avec une assistance mains libres sur autoroute.
Fin 2026, Rivian prévoit d’intégrer un capteur lidar et un « ordinateur d’autonomie » capable de traiter 5 milliards de pixels par seconde dans certains R2. L’objectif final, selon les déclarations de Scaringe à SXSW la semaine dernière : une conduite mains libres et yeux détournés d’ici 2027, puis le niveau 4 d’autonomie, celui où aucun humain n’intervient.
« Le rythme de progression est radicalement différent de ce qu’on a connu ces cinq dernières années », a assuré Scaringe lors du salon texan. « Si vous essayez d’utiliser les cinq dernières années pour prédire les cinq prochaines, vous vous tromperez complètement. » Une confiance que les investisseurs devront prendre au mot : aucune démonstration publique de conduite entièrement autonome n’a été réalisée à ce jour.
Uber collectionne les partenaires, pas les flottes
Ce deal ressemble trait pour trait à celui qu’Uber a signé avec Lucid Motors l’été dernier : même mise initiale de 300 millions, même promesse de dizaines de milliers de robotaxis. Les véhicules Lucid, développés avec la startup Nuro, sont censés commencer à rouler commercialement à San Francisco avant fin 2026.
Uber cumule désormais plus de 25 partenariats avec des entreprises spécialisées dans le véhicule autonome à travers le monde. Waymo, filiale d’Alphabet, fait déjà rouler ses robotaxis sur l’application Uber à Austin et Atlanta. Le géant du VTC a aussi signé avec Motional, Baidu en Chine, et investi dans la startup britannique Wayve, avec laquelle il prépare un service de robotaxis à Tokyo cette année.
La stratégie est limpide : devenir la plateforme incontournable de la mobilité autonome sans développer la technologie soi-même. Uber fournit le réseau et ses centaines de millions d’utilisateurs, les constructeurs apportent les véhicules et le logiciel. Une position confortable, à condition que les partenaires tiennent leurs promesses.
Le cimetière des promesses autonomes
Le secteur a l’habitude des annonces qui ne se concrétisent pas. Tesla a promis un réseau de taxis autonomes dès 2019, repoussé chaque année depuis sans jamais voir le jour. GM a englouti des milliards dans Cruise avant de fermer la division fin 2024, après un accident impliquant un piéton à San Francisco.
Même Waymo, considéré comme le plus avancé du secteur, opère dans seulement quatre villes américaines après plus de 15 ans de développement et des investissements estimés à plus de 5 milliards de dollars par Alphabet. À titre de comparaison, Rivian promet une conduite sans supervision humaine dans deux ans, avec une technologie qui n’a jamais été démontrée publiquement.
L’enjeu pour Uber dépasse le simple partenariat. Si les robotaxis finissent par remplacer les chauffeurs humains, la plateforme doit être positionnée au centre du marché pour survivre. Dans le cas contraire, des concurrents comme Waymo, qui possèdent à la fois la technologie et la flotte, pourraient la rendre obsolète.
L’Europe dans le viseur, mais la route est longue
L’accord mentionne un déploiement en Europe d’ici 2031, une première pour Rivian qui n’a aucune présence sur le continent. Le marché européen pose des défis réglementaires que les États-Unis n’ont pas : le règlement européen sur l’IA, entré en vigueur en 2025, classe les systèmes de conduite autonome parmi les technologies à haut risque, avec des obligations de transparence, de supervision humaine et de traçabilité des décisions algorithmiques.
L’Allemagne reste le seul pays européen à avoir autorisé la conduite autonome de niveau 4 sur certains tronçons, depuis 2022. La France limite l’expérimentation à des parcours encadrés et des vitesses réduites. Déployer des milliers de robotaxis dans plusieurs pays européens en cinq ans suppose de négocier autant de cadres juridiques différents.
Les 300 millions versés immédiatement représentent à peine 12 % de ce que Rivian prévoit de dépenser cette année. Le vrai test viendra en 2028, quand le premier R2 autonome devra déposer un passager à San Francisco sans conducteur au volant. Les robotaxis Lucid-Nuro, censés arriver plus tôt sur le réseau Uber, donneront un premier indicateur de la crédibilité de toute cette stratégie.