Tout le monde connaît Nvidia pour ses cartes graphiques. Quasiment personne ne sait que l’entreprise engrange 11 milliards de dollars par trimestre avec un business dont elle ne parle presque jamais : le réseau pour centres de données. Plus discret que les GPU, plus rentable que le gaming, ce segment est devenu la deuxième source de revenus du géant californien, et il vient de dépasser un mastodonte du secteur que personne n’avait vu venir.
Sept milliards pour une boîte israélienne : le pari de 2020
En 2020, Jensen Huang sort le chéquier. Nvidia rachète Mellanox, une entreprise israélienne fondée en 1999, spécialisée dans les technologies de connexion entre serveurs. Prix de la transaction : 7 milliards de dollars. À l’époque, le marché s’interroge. Nvidia fabrique des GPU pour le jeu vidéo et le calcul scientifique. Pourquoi investir une fortune dans de l’infrastructure réseau ?
Kevin Deierling, vice-président senior en charge du réseau chez Nvidia, est arrivé avec le rachat de Mellanox. Il admet lui-même ne pas avoir compris la manœuvre sur le moment. « Le jour de l’acquisition, Jensen a dit que le centre de données était la nouvelle unité de calcul », a-t-il confié à TechCrunch. Six ans plus tard, cette acquisition génère 31 milliards de dollars de revenus annuels, soit un retour sur investissement de 4,4 fois la mise initiale. Mellanox est passée de spécialiste méconnue à machine à cash, discrètement intégrée dans l’empire Nvidia.
Huang avait vu venir quelque chose que le reste de l’industrie a mis des années à comprendre : les GPU les plus puissants du monde ne servent à rien s’ils ne peuvent pas communiquer entre eux à la vitesse qu’exige l’intelligence artificielle.
Un trimestre de Nvidia pèse plus qu’un an de Cisco
Les chiffres du quatrième trimestre fiscal 2026, publiés dans le rapport financier de Nvidia, donnent le vertige. La division réseau a engrangé 11 milliards de dollars, en hausse de 267 % sur un an. Sur l’ensemble de l’exercice fiscal, elle dépasse les 31 milliards.
Kevin Cook, stratégiste senior chez Zacks Investment Research, résume la situation sans détour : cette division « fait en un trimestre ce que l’activité réseau de Cisco fait en un an », a-t-il déclaré à TechCrunch. Le parallèle frappe. Cisco, le géant historique des réseaux d’entreprise depuis plus de trente ans, se retrouve éclipsé par un acteur qui vendait des cartes graphiques pour gamers il y a encore une décennie.
Et pourtant, cette activité reste quasi invisible dans la couverture médiatique. Le chiffre d’affaires trimestriel total de Nvidia a atteint 68,1 milliards de dollars au quatrième trimestre, tiré par les ventes de puces de calcul. Le réseau en représente 16 %. L’activité gaming, elle, est trois fois plus petite, mais bénéficie d’une couverture médiatique infiniment supérieure. Le réseau fait tourner les milliards dans l’ombre.
Le ciment invisible des usines à IA
Pourquoi le réseau est-il devenu aussi rentable ? Parce que l’intelligence artificielle a changé la nature même des centres de données. Entraîner un grand modèle de langage, comme ceux d’OpenAI, Anthropic ou Mistral, exige que des milliers de GPU travaillent en parallèle, en échangeant des volumes colossaux de données à chaque fraction de seconde. Sans infrastructure réseau capable de suivre ce rythme, les processeurs les plus rapides du monde passent leur temps à attendre.
Nvidia propose tout ce qu’il faut pour éviter ce goulet d’étranglement : NVLink, qui gère la communication entre GPU au sein d’un rack ; InfiniBand, une technologie de calcul distribué en réseau ; Spectrum-X, sa solution Ethernet dédiée à l’IA ; et des switches optiques co-packagés de dernière génération. L’ensemble constitue ce que l’entreprise appelle une « usine à IA » : un centre de données intégralement conçu pour entraîner et faire tourner des modèles.
« Les gens pensent au réseau comme à la connexion d’une imprimante », explique Deierling. « Aujourd’hui, le réseau est le bus système de l’usine à IA. » La nuance est capitale. Le réseau n’est plus un accessoire. C’est l’épine dorsale sans laquelle les clusters de GPU ne fonctionnent pas.
Et Nvidia ne vend pas ses composants au détail. Tout est commercialisé comme une solution intégrée, distribuée par des partenaires. Cette approche « full-stack » lui confère un avantage que peu de concurrents peuvent répliquer. « Je ne connais pas d’autre entreprise qui propose l’ensemble de la pile, du calcul au réseau, de façon entièrement intégrée », ajoute Deierling.
Six puces, une astronome et la mainmise sur le réseau IA
Lors de la conférence GTC 2026, le 16 mars, Jensen Huang a dévoilé la plateforme Rubin, du nom de l’astronome américaine Vera Rubin, pionnière de la recherche sur la matière noire. Six nouvelles puces, conçues pour fonctionner ensemble : le processeur Vera, le GPU Rubin, le switch NVLink 6, le SuperNIC ConnectX-9, le processeur de données BlueField-4 et le switch Ethernet Spectrum-6.
L’approche, baptisée « codesign extrême » par Nvidia, promet de diviser par dix le coût d’inférence par token et par quatre le nombre de GPU nécessaires pour entraîner des modèles à architecture de type mélange d’experts, par rapport à la génération Blackwell, selon les données présentées lors de la keynote. Les switches Spectrum-X Photonics affichent une efficacité énergétique multipliée par cinq.
La liste des entreprises qui ont annoncé leur adoption de Rubin donne la mesure de l’enjeu : Microsoft, Amazon Web Services, Google, Meta, OpenAI, Anthropic, Mistral AI, CoreWeave et Oracle, entre autres. Microsoft prévoit de construire des « superfabriques » IA baptisées Fairwater, alimentées par des racks Vera Rubin NVL72 comptant des centaines de milliers de puces.
Jensen Huang a martelé lors de sa keynote que « la demande de calcul croît de façon exponentielle » et que « le point d’inflexion de l’IA agentique est arrivé ». Nvidia prévoit un chiffre d’affaires de 78 milliards de dollars pour le premier trimestre fiscal 2027, hors ventes en Chine, exclues des prévisions en raison des restrictions à l’exportation américaines.
Derrière les GPU qui occupent les gros titres, le réseau qui les connecte rapporte des dizaines de milliards. Pendant que l’attention se concentre sur la course aux modèles toujours plus gros, Nvidia a construit l’autoroute sur laquelle roule toute l’industrie. Et avec Rubin, l’entreprise verrouille un peu plus sa position : vendre les puces ET les câbles qui les relient, c’est contrôler les deux bouts de la chaîne. Reste à voir si un concurrent finira par trouver la sortie.