Sept entreprises sur dix qui souscrivent un abonnement IA pour la première fois choisissent Claude. Pas ChatGPT, pas Gemini, pas Grok. Claude. Il y a un an, Anthropic équipait une entreprise sur 25. Aujourd’hui, c’est une sur quatre. Et le plus étrange : Claude coûte plus cher que la concurrence.

Les chiffres qui font basculer le marché

Le rapport publié le 11 mars par la fintech Ramp, qui scrute les dépenses de dizaines de milliers d’entreprises américaines, dessine un retournement que personne n’avait anticipé. En février 2026, l’adoption d’Anthropic en entreprise a grimpé de 4,9 % en un seul mois, un record absolu depuis le début du suivi. Pendant ce temps, OpenAI a reculé de 1,5 %, la plus forte baisse mensuelle jamais enregistrée pour un acteur de l’IA.

OpenAI conserve la première place du marché B2B avec 34,4 % de parts de marché, contre 24,4 % pour Anthropic. Mais l’écart fond à vue d’œil. En janvier, Anthropic progressait déjà de 2,8 points quand OpenAI en perdait 0,9. La dynamique ne laisse pas de doute sur la direction du marché.

Le chiffre le plus parlant vient des primo-adoptants. Parmi les entreprises qui achètent un service d’IA pour la toute première fois, Anthropic rafle environ 70 % des contrats. C’est un renversement complet par rapport à 2025, quand ChatGPT captait la quasi-totalité de ces nouveaux clients.

Plus cher, en pénurie, et pourtant préféré

Voilà le paradoxe que les analystes peinent à expliquer. Claude Code et Codex, le produit concurrent d’OpenAI, affichent des résultats techniques comparables sur la plupart des tests standardisés. Le produit d’OpenAI coûte même moins cher. Pourtant Anthropic croule sous la demande au point de rationner l’accès : tous ses plans, du grand public à l’API entreprise, fonctionnent avec des plafonds d’utilisation et des files d’attente.

Dans les marchés logiciels B2B classiques, quand deux produits se valent, le moins cher l’emporte. Les directions achats ne font pas dans le sentiment. Ici, c’est l’inverse. Les entreprises paient davantage pour un service techniquement équivalent, en acceptant en plus d’être rationnées. Ce n’est pas un comportement de marché normal.

La stratégie de distribution d’Anthropic explique en partie cette percée. Là où OpenAI a conquis les entreprises grâce à l’élan grand public de ChatGPT, et Google en glissant Gemini dans les abonnements Workspace existants, Anthropic a d’abord séduit les premiers adoptants : les ingénieurs, les passionnés d’IA, le « type IA » de chaque équipe. Ces évangélistes ont ensuite tiré l’adoption vers le haut, transformant un outil de niche en standard d’entreprise. Selon Ramp, c’est ce même mécanisme de bouche-à-oreille technique qui propulse Claude vers le grand public.

Quand le choix d’une IA devient un signal social

Ara Kharazian, l’économiste de Ramp qui suit ces tendances depuis deux ans, avance une hypothèse qui aurait semblé absurde il y a six mois : la marque. Anthropic serait en train de devenir « cool ».

Katy Perry a annoncé publiquement son passage à Claude. Le sénateur américain Brian Schatz, voix influente sur les sujets technologiques au Congrès, a fait de même. Ces ralliements médiatisés coïncident avec la période où Anthropic s’est distingué en refusant de collaborer avec le Pentagone, pendant qu’OpenAI acceptait un partenariat militaire qui a fait grincer des dents une partie de sa base utilisateurs.

Kharazian pousse la comparaison plus loin dans son analyse : choisir entre ChatGPT et Claude ressemblerait de moins en moins à une décision logicielle et de plus en plus à un marqueur d’identité, comparable à la distinction entre bulle verte et bulle bleue dans iMessage. L’idée paraît extravagante pour du logiciel d’entreprise. Mais les données la corroborent.

Le profil de l’utilisateur type renforce cette lecture. Les abonnés Claude paient entre 20 et 200 dollars par mois. C’est un public qui peut se permettre de choisir en fonction de ses valeurs, pas seulement de ses tableurs. L’arrivée de publicités dans ChatGPT, quelques semaines avant le bras de fer avec le Pentagone, avait déjà entamé la confiance d’une partie de cette clientèle premium.

Anthropic domine, mais ses comptes racontent une autre histoire

Côté pile, Anthropic affiche un rythme annualisé de 14 milliards de dollars de revenus, révélé lors de sa colossale levée de 30 milliards en février. Côté face, un document déposé devant un tribunal fédéral début mars par le directeur financier Krishna Rao tempère l’euphorie : le chiffre d’affaires cumulé depuis le lancement commercial s’élève à un peu plus de 5 milliards de dollars. L’écart entre le revenu annualisé et le revenu réellement encaissé rappelle que les projections des startups IA méritent toujours un regard critique.

L’adoption globale de l’IA en entreprise atteint désormais 47,6 % des sociétés suivies par Ramp, un sommet historique. Près d’une entreprise sur deux paie pour au moins un service d’intelligence artificielle. Google reste loin derrière avec 4,7 % de parts de marché B2B, et xAI (Grok) ne dépasse pas les 2 %. La course se joue à deux.

OpenAI change de cap au pire moment

Selon le Wall Street Journal, OpenAI révise actuellement sa stratégie pour se recentrer sur la vente aux entreprises et aux développeurs. C’est précisément le segment où Anthropic progresse le plus vite. Sam Altman a reconnu publiquement qu’OpenAI avait mal géré la séquence politique récente, sans que ce mea culpa ne freine l’érosion.

Le schéma ressemble aux guerres de plateformes des années 2010 : le leader s’aliène sa base historique en courant après de nouveaux marchés, pendant qu’un rival récupère les déçus. Google avait laissé tomber son « Don’t be evil ». Anthropic semble avoir ramassé le slogan, avec des résultats commerciaux mesurables. Le prochain rapport Ramp, attendu en avril, dira si la tendance accélère ou si ChatGPT parvient à endiguer la fuite.