Trois fois moins de conversions que les achats classiques. C’est le bilan que Walmart tire de quatre mois d’expérimentation du paiement intégré dans ChatGPT, selon des données exclusives communiquées par le distributeur à WIRED. Derrière ce chiffre, c’est toute la promesse du « commerce agentique », ce futur où l’intelligence artificielle fait vos courses à votre place, qui prend l’eau.

Un taux de conversion trois fois inférieur

Depuis novembre 2025, Walmart proposait environ 200 000 produits directement dans l’interface de ChatGPT via la fonction « Instant Checkout » d’OpenAI. Le principe : le consommateur repère un article dans la conversation, entre ses coordonnées bancaires et de livraison, et achète sans quitter le chatbot. Sur le papier, un raccourci révolutionnaire. En pratique, un échec commercial.

Daniel Danker, vice-président exécutif en charge du design et du produit chez Walmart, a qualifié l’expérience d’« insatisfaisante » lors d’un entretien avec WIRED. Le problème central : l’achat article par article. « Les clients craignent de recevoir cinq colis différents alors qu’ils veulent tout dans une seule commande », a-t-il expliqué. Quand on a déjà du beurre de cacahuète dans son panier sur l’application Walmart et qu’on ajoute du papier aluminium le lendemain via ChatGPT, la déconnexion entre les deux paniers devient un irritant majeur.

Les catégories qui fonctionnaient le mieux en disent long sur les limites du système : suppléments vitaminés et protéinés (poussés par les demandes liées aux médicaments GLP-1 de perte de poids), accessoires automobiles, produits de beauté et quincaillerie. Des achats impulsifs et unitaires, pas les courses hebdomadaires que le « commerce agentique » promet de révolutionner.

Un chatbot dans le chatbot

Plutôt que de passer des années à rafistoler Instant Checkout, Walmart et OpenAI ont opté pour un virage radical. Dès la semaine prochaine, Sparky, le chatbot maison de Walmart, sera directement intégré dans ChatGPT. Un dispositif similaire arrivera dans Google Gemini le mois suivant. En clair : un chatbot dans un chatbot.

Sparky existe déjà dans l’application Walmart et ses résultats sont encourageants. La moitié des utilisateurs de l’app ont interagi avec lui, et ceux qui l’utilisent dépensent en moyenne 35 % de plus par commande que les autres acheteurs, selon le PDG de Walmart US, David Guggina. Le chatbot repose sur un mélange de modèles d’IA open source et de modèles spécialisés entraînés sur des décennies de données retail. « On route certaines questions vers un modèle et d’autres vers un autre, parce que la qualité des réponses varie », précise Danker.

L’avantage décisif de cette nouvelle approche : la synchronisation du panier. En se connectant à Sparky dans ChatGPT, le client retrouve son panier Walmart existant. Plus de commandes éclatées, plus de ressaisie d’informations bancaires. « Quand Sparky se déplace, c’est le magasin Walmart qui vous rejoint là où vous êtes », résume Danker.

ChatGPT attire plus de clients que Google

Un chiffre explique l’empressement de Walmart à trouver la bonne formule : ChatGPT génère désormais deux fois plus de nouveaux clients que les moteurs de recherche pour l’enseigne. Danker estime que les power users de ChatGPT ne sont pas le public habituel de Walmart, mais les prix et la couverture géographique massive du distributeur font remonter ses produits dans les réponses du chatbot.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si OpenAI avait misé sur le commerce pour diversifier ses revenus. En 2025, la startup avait lancé Instant Checkout en partenariat avec Walmart, Etsy et d’autres enseignes, prélevant une commission sur chaque achat réalisé dans ChatGPT. Mais selon The Information, OpenAI a depuis revu ses ambitions à la baisse sur le volet shopping, préférant laisser les marchands gérer eux-mêmes le paiement via des applications intégrées.

Le commerce par IA, promesse en sursis

Les projections du secteur restaient pourtant très optimistes. McKinsey estimait en 2025 que le « commerce agentique » pourrait générer jusqu’à 1 000 milliards de dollars de ventes aux États-Unis d’ici 2030. Une étude du cabinet Kearney indiquait que 60 % des consommateurs américains prévoyaient d’utiliser l’IA pour faire leurs achats, tandis que 20 % se déclaraient prêts à laisser un agent gérer entièrement leurs courses du quotidien.

Mais les données réelles de Walmart racontent une tout autre histoire. Quand le passage à la caisse se fait dans un chatbot, les consommateurs décrochent. L’acte d’achat, avec son lot de comparaisons, d’hésitations et de vérifications, reste un processus où les humains veulent garder le contrôle. « L’idée que tout sera automatisé est peut-être un peu exagérée, admet Danker. Les gens prennent plaisir à faire du shopping pour leurs vêtements, leur maison, leurs enfants. »

Le contraste avec Amazon est d’ailleurs frappant. Là où Walmart garde une approche ouverte, acceptant que des agents IA tiers naviguent sur son site tant que l’expérience client reste correcte, Amazon a obtenu en justice une injonction temporaire contre Perplexity, dont l’IA se faisait passer pour un humain pour passer des commandes automatisées.

Un pivot qui éclaire toute l’industrie

Le virage de Walmart et OpenAI dépasse le cas d’un seul distributeur. Il révèle un décalage structurel entre les promesses du commerce piloté par IA et les comportements réels des consommateurs. Les géants de la tech ont parié que l’IA supprimerait les frictions du e-commerce. En pratique, elle en a créé de nouvelles : paniers désynchronisés, achats unitaires forcés, absence de contexte sur les habitudes du client.

La solution que Walmart et OpenAI adoptent, celle du chatbot embarqué plutôt que du paiement natif, ressemble davantage à un retour aux fondamentaux du commerce en ligne qu’à une révolution. Le distributeur garde la main sur la relation client, le panier et le paiement. Le chatbot IA devient un canal d’acquisition, pas un point de vente.

Sparky débarque dans ChatGPT dès la semaine prochaine, et dans Gemini en avril. Si les résultats confirment les 35 % de dépense supplémentaire observés dans l’app Walmart, d’autres enseignes devraient rapidement suivre le même chemin, actant au passage que le futur du commerce par IA ne passe pas par le remplacement du parcours d’achat, mais par son enrichissement.