Depuis quelques mois, une poignée d’applications promettent de fabriquer des logiciels fonctionnels à partir d’une simple description en langage courant. Plus besoin de maîtriser Swift ou JavaScript : on décrit ce qu’on veut, l’intelligence artificielle se charge du reste. Apple vient de décider que c’en était trop.
Selon une enquête de The Information, le fabricant de l’iPhone empêche plusieurs de ces outils, dont Replit et Vibecode, de publier la moindre mise à jour sur l’App Store depuis des semaines. En apparence, il s’agit d’un simple rappel au règlement. En réalité, la manœuvre vise une menace bien plus profonde pour l’écosystème de Cupertino.
La règle 2.5.2, arme de dissuasion massive
Pour justifier le blocage, Apple brandit l’article 2.5.2 de ses directives aux développeurs. Cette clause interdit à toute application de télécharger, installer ou exécuter du code susceptible de modifier son propre fonctionnement ou celui d’autres apps. Un porte-parole d’Apple a précisé à The Information que la règle ne cible pas spécifiquement les outils de vibe coding.
Le problème : Replit, valorisée à 9 milliards de dollars lors de son dernier tour de table, estime ne rien enfreindre. La startup assure que le code généré par son IA tourne dans une machine virtuelle séparée et s’affiche simplement sous forme de vue web à l’intérieur de l’application, exactement comme un lien ouvert depuis Instagram ou X. Apple n’a pas retenu l’argument.
L’affrontement dure depuis des mois. Un compromis se dessine, toujours d’après The Information : Replit ouvrirait les applications générées dans un navigateur externe au lieu de les afficher dans sa propre interface. Pour Vibecode, la condition serait encore plus radicale : supprimer purement et simplement la possibilité de créer des applications destinées aux appareils Apple.
Replit chute dans les classements pendant qu’Apple négocie
Le gel des mises à jour produit déjà des dégâts mesurables. Replit n’a rien pu publier depuis janvier 2026. Résultat : l’application est passée de la première à la troisième place dans la catégorie outils pour développeurs de l’App Store, selon les données rapportées par The Decoder. La startup attribue directement cette dégringolade à l’impossibilité de déployer ses nouveautés, dont l’Agent 4 annoncé début mars sur son blog officiel, un assistant capable de générer des interfaces, de gérer l’authentification et les bases de données en parallèle.
L’ironie de la situation tient en un nom : Vercel. Son outil v0, qui fait sensiblement la même chose que Replit (transformer une description textuelle en application web fonctionnelle), continue de publier ses mises à jour sans encombre. Apple n’a pas expliqué cette différence de traitement.
Le vibe coding, double menace existentielle pour Cupertino
Pour comprendre la nervosité d’Apple, il faut regarder ce que le vibe coding attaque. Le terme, popularisé par Andrej Karpathy, ancien directeur de l’IA chez Tesla, désigne le fait de construire un logiciel en décrivant ce qu’on veut obtenir plutôt qu’en écrivant du code ligne par ligne. En quelques mois, cette pratique a explosé. Lovable, une startup suédoise de 146 employés, a engrangé 100 millions de dollars de revenus en un seul mois. Bolt, Cursor, Windsurf et des dizaines d’autres se disputent le marché.
Le phénomène frappe Apple sur deux flancs à la fois. D’un côté, ces outils permettent de créer des applications web qui fonctionnent directement dans le navigateur, sans jamais passer par l’App Store. Chaque app web créée via Replit ou Vibecode est une app native en moins dans la boutique d’Apple, et donc une commission de 15 à 30 % qui s’évapore. De l’autre, ces outils concurrencent frontalement Xcode, l’environnement de développement maison d’Apple, qui intègre depuis peu ses propres fonctions d’assistance au codage par IA grâce à des partenariats avec Anthropic et OpenAI.
L’avocat spécialisé en droit de la concurrence Gene Burrus a rappelé à The Information qu’Apple a un long historique de blocages visant des applications ou des fonctionnalités qui créent de la concurrence sur sa propre plateforme. L’affaire rappelle les batailles passées contre le cloud gaming (Microsoft xCloud, Nvidia GeForce Now) ou contre les navigateurs tiers, contraints pendant des années d’utiliser le moteur WebKit d’Apple.
Un flot d’apps IA qui ralentit déjà la machine
Le vibe coding pose aussi un problème logistique. D’après The Information, la vague de nouvelles applications créées par ces outils contribue à engorger le processus de validation de l’App Store. Apple emploie un mélange de systèmes automatisés et de relecteurs humains pour examiner chaque soumission. Quand n’importe qui peut fabriquer une app en dix minutes, le volume de soumissions grimpe mécaniquement, et avec lui le temps de revue.
Ce goulet d’étranglement pourrait servir de justification technique au verrouillage. Mais la sélectivité du blocage (Replit et Vibecode oui, v0 de Vercel non) affaiblit cet argument. Si le problème était vraiment le volume, toutes les applications de ce type seraient logées à la même enseigne.
L’Europe surveille, les outils se multiplient
Le contexte réglementaire complique encore la position d’Apple. En Europe, le Digital Markets Act (DMA) impose aux contrôleurs d’accès comme Apple de ne pas avantager leurs propres services face aux concurrents sur leur plateforme. Si Xcode intègre de l’IA pour aider à coder et qu’Apple bloque simultanément les alternatives tierces, la Commission européenne pourrait y voir un cas d’école de favoritisme.
Aux États-Unis, le procès antitrust du ministère de la Justice contre Apple, toujours en cours, porte précisément sur les pratiques de verrouillage de l’App Store. Le blocage des outils de vibe coding pourrait alimenter le dossier des procureurs.
Pendant qu’Apple négocie avec Replit, le marché ne l’attend pas. Google a ouvert son Play Store aux applications générées par IA sans restriction comparable, et les outils de vibe coding continuent de se multiplier sur le web, totalement hors de portée de l’App Store. Si le compromis avec Replit n’aboutit pas rapidement, Apple risque de pousser toute une génération de créateurs vers des applications web qui n’auront jamais besoin de sa permission pour exister.