615 millions de dollars en quatre mois d’existence, et pas un seul robot capable de faire un salto arrière. C’est précisément le pari de RJ Scaringe, le fondateur de Rivian, avec sa nouvelle entreprise Mind Robotics : construire des machines industrielles qui savent travailler de leurs mains, pas impressionner sur YouTube.
Le patron de Rivian a un problème de construction
L’histoire commence par un calcul d’usine. Scaringe, qui dirige le constructeur de véhicules électriques coté en Bourse, prépare le lancement du R2, un SUV électrique à 57 990 dollars dont la production va nécessiter quatre à cinq sites de fabrication sur la prochaine décennie. Des milliards de dollars en infrastructure. Le PDG a alors lancé un audit interne sur l’avenir de la production industrielle, comme le rapporte TechCrunch dans une interview exclusive réalisée en marge du festival South by Southwest.
Sa conclusion : la robotique industrielle classique, celle des bras articulés qui soudent et peignent depuis quarante ans, ne disparaîtra pas. Mais elle est incapable de réaliser les tâches qui nécessitent une dextérité comparable à celle d’un ouvrier humain. Visser un boulon M4 dans un carter aluminium, manipuler un câble souple, ajuster une pièce dont la tolérance se joue au dixième de millimètre. Ce sont ces gestes, aujourd’hui exclusivement humains, que Mind Robotics veut automatiser.
Ni humanoïde, ni robot ménager
Scaringe a rencontré « pratiquement toutes les entreprises » du secteur avant de décider de créer la sienne. Son diagnostic, détaillé au Wall Street Journal, est sans détour : les acteurs historiques de la robotique (Fanuc, ABB, KUKA) ne savent pas intégrer l’intelligence artificielle moderne. Et les dizaines de startups qui s’y essaient se trompent de cible.
« Un nombre étonnamment élevé de ces entreprises se concentrent sur plier des serviettes et faire la vaisselle », observe-t-il. Quant aux robots humanoïdes spectaculaires, type Atlas de Boston Dynamics ou Optimus de Tesla, Scaringe est cinglant : « Faire des pirouettes ne crée pas de valeur dans une usine. » L’argument est développé avec précision dans l’interview accordée à TechCrunch. Dans un environnement industriel, un robot n’a pas besoin de monter des escaliers, d’éviter un chat ou de passer du carrelage à la moquette. Le sol est plat, l’environnement cartographié et stable. Toute la complexité mécanique d’un humanoïde devient du surpoids inutile, des points de défaillance supplémentaires et de la consommation d’énergie gaspillée.
Sa philosophie tient en une formule : tout l’investissement doit aller dans les mains. « Les mains sont la partie la plus complexe, c’est là que le travail se fait. Tout le reste, c’est juste pour amener les mains au bon endroit. » Il reconnaît qu’il n’existe pas de main universelle. Saisir un tuyau en acier de dix centimètres de diamètre mobilise des forces radicalement différentes de celles nécessaires pour enfiler une vis fine dans un logement fileté. Mind Robotics prévoit donc des systèmes modulaires, adaptés à chaque poste de travail.
615 millions en quatre mois, le rythme de la course aux armements
Fondée en novembre 2025 sous le nom de code « Projet Synapse », Mind Robotics a levé 115 millions de dollars en amorçage auprès d’Eclipse, puis 500 millions en Série A co-menée par Accel et Andreessen Horowitz, selon le communiqué publié par BusinessWire le 11 mars. La valorisation atteint environ 2 milliards de dollars. C’est l’une des levées les plus rapides de l’histoire récente de la robotique, dans un secteur où les investisseurs injectent désormais des montants habituellement réservés aux modèles de langage.
Pour comparaison, Figure AI, le concurrent qui développe un humanoïde polyvalent, avait levé 675 millions en Série B début 2024, et la startup française Sunday, spécialisée dans la robotique de cuisine, a sécurisé 165 millions fin 2025. Mind Robotics atteint leur niveau de financement sans avoir montré un seul prototype public. Scaringe promet toutefois « un grand nombre de robots déployés » avant la fin de l’année, d’après le Wall Street Journal.
L’avantage Rivian : des données et des puces maison
Ce qui distingue Mind Robotics de la concurrence, c’est l’accès au terrain. Rivian possède une gigafactory opérationnelle à Normal, dans l’Illinois, qui produit des véhicules chaque jour. Cette usine devient un laboratoire vivant : les robots de Mind Robotics y seront testés en conditions réelles, et les données collectées alimenteront l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle qui pilotent les machines.
L’entreprise construit ses propres modèles d’IA, ses propres robots et l’infrastructure nécessaire au déploiement à grande échelle. Et un atout supplémentaire pourrait venir du silicium. En décembre dernier, Rivian a révélé développer ses propres processeurs pour la conduite autonome. « Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour voir que Rivian pourrait vendre ces puces à Mind Robotics », glisse Scaringe à TechCrunch. « C’est un processeur robotique, il pourrait très bien fonctionner pour ça. »
Un design pensé pour cohabiter avec les humains
Mind Robotics n’a pas encore dévoilé l’apparence de ses machines, mais Scaringe esquisse une philosophie. Le robot doit être « amical » sans être « niais ». Il ne doit pas ressembler aux silhouettes athlétiques de science-fiction que la plupart des concurrents adoptent. L’analogie qu’il avance est celle du R1T, le pickup Rivian de 1 000 chevaux qui, malgré sa puissance, n’a rien d’intimidant.
C’est un point que les experts du secteur prennent au sérieux. L’acceptation par les travailleurs humains reste l’un des principaux obstacles à l’adoption de la robotique en usine. BMW, qui a commencé à déployer des humanoïdes Figure dans ses usines européennes, et Toyota, qui teste sept robots dans son site canadien, font face à cette question de cohabitation quotidienne entre ouvriers et machines.
La troisième entreprise d’un serial entrepreneur
Mind Robotics est le troisième projet de Scaringe. Après Rivian, il a supervisé la création d’Also, une startup de micromobilité née au sein du constructeur automobile puis essaimée en 2025 avec 105 millions de dollars d’Eclipse. Also, désormais valorisée autour d’un milliard de dollars après une levée supplémentaire de 200 millions, fabrique des vélos électriques modulaires et des petits véhicules cargo pour Amazon.
Le board de Mind Robotics reflète cette galaxie : Scaringe lui-même, Jiten Behl d’Eclipse (déjà investisseur dans Also), Sameer d’Accel, et un représentant de Rivian. L’entreprise est indépendante, mais Rivian en est partenaire et pourrait devenir son premier gros client industriel.
La robotique industrielle cherche encore son modèle dominant
Le pari de Scaringe arrive dans un marché en pleine effervescence. Selon le décompte des livraisons 2025, plus de 13 000 robots humanoïdes ont été expédiés dans le monde, dont 87 % en provenance de Chine. Mais aucun standard ne s’est imposé pour les tâches de dextérité fine en environnement manufacturier. Les géants de la tech s’y intéressent tous : Google a absorbé sa filiale robotique Intrinsic pour accélérer dans « l’IA physique », Nvidia entraîne des agents via sa plateforme DreamDojo, et OpenAI elle-même étudiait le sujet avant que sa responsable robotique ne quitte l’entreprise en dénonçant les risques de « surveillance sans contrôle ».
Mind Robotics parie que la bonne réponse n’est ni le robot de salon qui range vos chaussettes, ni l’humanoïde spectaculaire qui fait le buzz sur les réseaux sociaux. C’est un outil industriel sobre, aux mains extraordinairement habiles, entraîné dans de vraies usines et conçu pour travailler huit heures à côté d’un technicien sans l’effrayer. Les premiers déploiements prévus d’ici fin 2026 diront si cette vision pragmatique peut tenir face aux milliards investis dans les humanoïdes par Tesla, Figure AI et leurs concurrents chinois.