7 %. C’est la part des développeurs de jeux vidéo qui jugent l’IA générative « positive pour l’industrie », selon le sondage annuel de la Game Developers Conference publié cette semaine. En face, plus d’un professionnel sur deux la considère ouvertement néfaste. Le chiffre fait l’effet d’une douche froide dans les allées de la conférence à San Francisco.
De 31 % à 7 % en deux ans
Le déclin est vertigineux. En 2024, 31 % des sondés voyaient encore l’IA générative d’un œil favorable. L’année suivante, le chiffre avait entamé sa glissade. En 2026, il s’effondre à 7 %, rapporte PC Gamer qui a dépouillé les résultats du questionnaire. Dans le même temps, la proportion de développeurs ouvertement hostiles dépasse les 50 %, un retournement inédit sur un sujet technologique en si peu de temps.
Le sondage de la GDC sert traditionnellement de baromètre. Chaque année, il interroge des milliers de professionnels du secteur, programmeurs, artistes, designers et producteurs confondus, sur les tendances qui façonnent leur métier. Sur l’IA, le message ne laisse plus de place au doute : le consensus s’est inversé. L’un des répondants résume l’ambiance sans détour : « Je préférerais quitter l’industrie plutôt qu’utiliser l’IA générative. »
Un investisseur « choqué et triste », les créateurs inflexibles
Tous les acteurs n’ont pas reçu le mémo. Moritz Baier-Lentz, du fonds Lightspeed Venture Partners, s’est dit « choqué et triste » devant la vague de rejet lors d’un panel à la GDC, relate PC Gamer. Lightspeed détient des participations dans Anthropic (créateur de Claude) et dans Nvidia. Le fonds a donc un intérêt direct à ce que l’IA générative s’enracine dans le jeu vidéo.
Baier-Lentz a tenté une explication : selon lui, la rancœur viendrait des licenciements massifs qui frappent le secteur depuis 2023. Une analyse que Kotaku complète en pointant l’ironie de la situation : les dirigeants « ne cachent même plus leur enthousiasme pour le travail automatisé », note le média. L’investisseur espère que les sceptiques finiront par embrasser « cette merveilleuse nouvelle technologie ». Le public de la GDC n’a pas semblé convaincu.
Bethesda, Hasbro, Games Workshop : le front du refus
Les déclarations les plus marquantes sont venues des studios et éditeurs eux-mêmes. Garry Newman, créateur de Garry’s Mod (le bac à sable aux 20 millions d’exemplaires), a comparé la dépendance au code généré par IA à la surconsommation de pornographie : « On finit par perdre la capacité de produire quoi que ce soit avec sa seule imagination », a-t-il déclaré lors d’un panel, selon PC Gamer.
Todd Howard, le patron de Bethesda (The Elder Scrolls, Fallout), a adopté un ton plus diplomatique sans dévier de cap. « L’IA n’est pas une mode », a-t-il admis, avant de préciser : « On ne l’utilise pas pour générer quoi que ce soit. L’intention humaine artisanale, c’est ce qui rend les choses spéciales. » Le compositeur principal de World of Warcraft : Midnight (Blizzard) s’est dit « chanceux et content » de ne pas avoir à travailler avec l’IA générative, rapporte PC Gamer.
Le PDG de Hasbro, éditeur de Dungeons & Dragons et Magic: The Gathering, a livré une position plus nuancée. Il utilise l’IA dans ses propres parties de D&D (« ça vous renverserait », a-t-il affirmé), mais refuse de l’intégrer dans les produits commerciaux. La raison, franche : « Les gens n’en veulent tout simplement pas. » Games Workshop, l’empire Warhammer, va plus loin en interdisant purement et simplement toute IA dans ses processus de création. Tim Bender, patron de l’éditeur Hooded Horse, n’a pas pris de gants : « Je déteste l’art généré par IA. »
Godot submergé, la RAM qui flambe
Le rejet ne se limite pas aux discours. Sur le terrain, les effets collatéraux se multiplient. Le moteur de jeu open source Godot, utilisé par des milliers de développeurs indépendants, croule sous les contributions de code générées par IA. « Je ne sais pas combien de temps on va pouvoir tenir », a alerté un de ses mainteneurs, rapporte PC Gamer. Le tri entre contributions humaines réfléchies et « slop » automatisé mobilise un temps précieux sur un projet maintenu par des bénévoles, qui se retrouvent à jouer les videurs face à un déluge de pull requests inutilisables.
Le problème dépasse le logiciel. Les fermes de données qui alimentent les modèles d’IA aspirent les stocks de mémoire vive à l’échelle mondiale. Résultat : les prix de la DRAM ont été multipliés par cinq, le PC gaming redevient un loisir coûteux, observe Kotaku, qui pointe un investissement massif de la Chine dans la production de puces mémoire (CXMT) encore insuffisant pour compenser la demande des datacenters. Les joueurs paient la facture d’une course à la puissance de calcul dont ils ne perçoivent aucun bénéfice.
Xbox joue profil bas, la blockchain en miroir
Microsoft, pourtant l’un des plus gros investisseurs mondiaux en IA, a choisi la discrétion à la GDC. L’annonce de Copilot sur les consoles Xbox a été repoussée en toute fin d’événement. Les nouveaux responsables de la division gaming ont pris soin de rassurer : « Aucune pression d’en haut pour inonder notre écosystème de slop », selon PC Gamer. Le doubleur de Leon Kennedy (Resident Evil) a lui aussi pris position, affirmant qu’il ne croit pas à l’IA comme remplacement des performances humaines et que payer un acteur « n’est vraiment pas un gros budget » pour des productions de cette envergure.
Un détail n’a pas échappé aux observateurs : pour la première fois depuis plusieurs années, aucune conférence consacrée à la blockchain n’a figuré au programme de la GDC. La technologie, elle aussi portée par des investisseurs enthousiastes et rejetée par les joueurs, a suivi une trajectoire similaire avant de quasiment disparaître du paysage vidéoludique. L’IA générative suivra-t-elle le même chemin ? Le sondage ne tranche pas, mais 93 % de méfiance, c’est un signal que même les fonds les mieux dotés auront du mal à ignorer.
La prochaine GDC se tiendra en mars 2027. D’ici là, le secteur aura connu sa première vague de jeux massivement assistés par IA. Leurs ventes donneront un verdict que les sondages ne peuvent pas trancher.