« C’est probablement terminé pour nous. » Quand Rhett Reese, scénariste des films Deadpool, lâche cette phrase sous une vidéo montrant Tom Cruise affrontant Brad Pitt sur un toit, il ne commente pas un blockbuster. Il regarde un clip de quinze secondes généré par une intelligence artificielle, à partir de deux lignes de texte.

Le générateur vidéo Seedance 2.0, lancé mi-février par ByteDance (maison mère de TikTok), vient d’être suspendu à l’international. En un mois, l’outil a déclenché une avalanche juridique sans précédent : lettres de mise en demeure de Disney et Paramount, condamnations de la Motion Picture Association et du syndicat d’acteurs SAG-AFTRA, et finalement, le recul de ByteDance. Retour sur la séquence qui redéfinit les frontières entre IA et propriété intellectuelle.

Un clip viral, une industrie au pied du mur

Le 12 février, ByteDance met Seedance 2.0 en ligne sur son application Jianying, populaire en Chine. L’outil permet de créer des vidéos de quinze secondes à partir d’un simple texte. Le même jour, le cinéaste et artiste VFX irlandais Ruairi Robinson publie sur X un clip montrant Tom Cruise et Brad Pitt se battant sur un toit. Sa légende : « C’était un prompt de 2 lignes dans Seedance 2. »

La vidéo cumule des millions de vues en quelques heures. D’autres suivent : Spider-Man se balance entre les immeubles, Darth Vader dégaine son sabre, Baby Yoda mange de la soupe. Des scènes tirées de Shrek, Stranger Things, Le Seigneur des Anneaux et Titanic défilent sur les réseaux sociaux. En quelques jours, la quasi-totalité des franchises majeures d’Hollywood se retrouve recyclée par un algorithme chinois.

Le plus troublant, c’est la qualité. Contrairement aux générateurs précédents, Seedance 2.0 combine audio et vidéo pour produire un résultat proche du cinéma. Sean Astin, président de SAG-AFTRA, découvre sa propre réplique en Samwise Gamgee, demandant pourquoi la Communauté de l’Anneau ne prend pas les Aigles directement vers le Mordor. Sa voix, son visage, ses expressions : recréés sans son consentement.

Disney tire le premier, Paramount enfonce le clou

La riposte ne tarde pas. Dès le 13 février, Disney envoie une lettre de mise en demeure à ByteDance par l’intermédiaire de David Singer, du cabinet Jenner & Block. Le vocabulaire ne laisse aucune place au doute. L’avocat accuse ByteDance d’un « cambriolage virtuel de la propriété intellectuelle de Disney », décrivant Seedance comme une « bibliothèque piratée » de personnages Star Wars, Marvel et d’autres franchises, traités « comme du clip art gratuit du domaine public », selon Axios.

Le lendemain, Paramount Skydance emboîte le pas. Gabriel Miller, directeur de la propriété intellectuelle du studio, adresse une lettre au PDG de ByteDance, Liang Rubo. La liste des franchises visées donne le vertige : South Park, Bob l’éponge, Star Trek, Les Tortues Ninja, Le Parrain, Dora l’exploratrice, Avatar : le dernier maître de l’air. Miller parle d’« infraction flagrante » et exige l’arrêt immédiat de toute utilisation des contenus protégés, rapporte Variety.

Entre ces deux courriers, la MPA (Motion Picture Association), qui représente les grands studios américains, publie un communiqué au vitriol. Son PDG Charles Rivkin martèle : « En une seule journée, le service chinois Seedance 2.0 a utilisé sans autorisation des œuvres protégées américaines à une échelle massive. » Le syndicat SAG-AFTRA se joint à la condamnation, dénonçant « l’utilisation non autorisée des voix et des images de nos membres ». La Human Artistry Campaign, coalition liée aux syndicats d’Hollywood, qualifie le lancement de « l’attaque contre chaque créateur dans le monde ».

Le recul de ByteDance ne règle rien

Face à cette mobilisation coordonnée, ByteDance publie d’abord un communiqué prudent, assurant « respecter les droits de propriété intellectuelle » et prendre « des mesures pour renforcer les garde-fous actuels ». Puis, selon The Information relayé par Engadget, la société suspend le déploiement mondial de Seedance 2.0, initialement prévu sur l’application CapCut.

Ce recul met en lumière une faille structurelle des générateurs vidéo par IA. Ces modèles sont entraînés sur des quantités massives de données visuelles, et leurs créateurs peinent à empêcher la reproduction fidèle de personnages, d’acteurs ou de scènes sous copyright. Seedance n’est pas un cas isolé. Lors du lancement de Sora 2 par OpenAI à l’automne 2025, la MPA avait déjà exigé des mesures similaires. OpenAI avait obtempéré en renforçant ses filtres, ce qui avait ouvert la voie à un accord de licence avec Disney : 200 personnages rendus disponibles moyennant redevance sur la plateforme Sora 2, selon TechCrunch.

Ce modèle « licence d’abord » est celui que privilégie Hollywood. Mais ByteDance, dont le siège est en Chine et qui opère dans un cadre juridique différent, se trouve dans une position plus compliquée. La question n’est plus technique, elle est géopolitique : les lois américaines sur le copyright peuvent-elles contraindre une entreprise chinoise à modifier un produit lancé depuis Pékin ?

La facture dépasse le droit d’auteur

La séquence Seedance révèle un enjeu plus large que le simple piratage de personnages. Pour SAG-AFTRA, l’affaire touche au droit à l’image des acteurs, un combat que le syndicat mène depuis sa grève de 2023. Le principe « consentement et rémunération » obtenu lors de cet accord historique avec les studios ne vaut rien face à un outil hébergé hors de la juridiction américaine.

Les négociations en cours entre SAG-AFTRA et l’AMPTP (Alliance of Motion Picture and Television Producers) portent précisément sur le renforcement de ces protections. L’épisode Seedance devrait peser lourd dans les discussions : il démontre que les garde-fous contractuels ne suffisent pas quand la technologie avance plus vite que la loi.

Du côté des créateurs indépendants, le constat est plus amer. Ruairi Robinson, auteur du clip viral, a résumé l’ambiguïté en une phrase sur X : « La question du jour est : est-ce qu’on devrait me tuer pour avoir tapé deux lignes et appuyé sur un bouton ? » Entre fascination technologique et destruction potentielle de leur métier, les professionnels de l’image sont pris en étau.

Disney, qui a poursuivi Midjourney en juin 2025 et accusé Google de violation du copyright en décembre pour son outil Veo, construit méthodiquement une jurisprudence. Le studio n’improvise pas : il crée le cadre juridique qui pourrait imposer le modèle de la licence payante à l’ensemble de l’industrie de l’IA générative. Les prochaines audiences devant les tribunaux fédéraux américains, attendues au printemps 2026, détermineront si cette stratégie peut réellement tenir face à la vitesse de déploiement de ces outils.