10 milliards de dollars. C’est la somme que les investisseurs du deal TikTok vont verser au Trésor américain, selon des révélations du Wall Street Journal et du New York Times. Pour un accord valorisé à 14 milliards, la facture représente plus de 70 % du montant total de la transaction.
2,5 milliards déjà encaissés, le reste en plusieurs versements
Le mécanisme est simple : quand les nouveaux actionnaires de TikTok US (Oracle, le fonds émirati MGX et Silver Lake, chacun à environ 15 % du capital) ont bouclé le rachat le 22 janvier, ils ont versé 2,5 milliards de dollars directement au Trésor. Le solde sera réglé en plusieurs échéances, selon les deux quotidiens américains.
Washington qualifie cette ponction de « transaction fee », une commission de courtage pour avoir orchestré le deal. En septembre 2025, Donald Trump avait vendu la mèche en parlant d’un « tremendous fee » que les États-Unis allaient toucher. « J’appelle ça un fee plus, juste pour avoir monté l’accord », avait-il précisé.
La transaction met fin à des années d’incertitude autour de l’application de ByteDance, accusée par les deux camps politiques américains de poser un risque pour la sécurité nationale. Le vice-président JD Vance a piloté les négociations. Ni son bureau ni le Trésor n’ont commenté les montants révélés par la presse.
Oracle, Silver Lake, et un allié de longue date de Trump
Parmi les investisseurs, un nom ressort : Larry Ellison. Le cofondateur et directeur technique d’Oracle est l’un des plus gros donateurs et soutiens publics de Donald Trump. Sa société récupère une part substantielle de TikTok US, tout en assurant déjà l’hébergement cloud de la plateforme.
Silver Lake et MGX complètent le tour de table. Mais ces investisseurs se retrouvent dans une position atypique : pour acquérir une participation majoritaire dans TikTok, ils ont dû débourser 14 milliards, puis ajouter 10 milliards de commission au gouvernement. Le coût réel de l’opération grimpe à 24 milliards de dollars pour une application dont ByteDance conserve une participation minoritaire et l’algorithme de recommandation.
Intel, US Steel, Nvidia : un modèle qui se répète
TikTok n’est pas un cas isolé. Depuis janvier 2025, l’administration Trump a multiplié les interventions directes dans les transactions du secteur privé, à une échelle sans précédent.
En août 2025, Washington a exigé 10 % du capital d’Intel en échange du versement de 8,9 milliards de dollars de subventions CHIPS Act. Le PDG Lip-Bu Tan, sommé par Trump de « garder son poste » en acceptant l’accord, a dû céder une participation passive au gouvernement fédéral. Quelques jours plus tôt, Trump avait menacé de le pousser vers la sortie à cause de ses liens avec la Chine.
Pour le rachat de US Steel par le japonais Nippon Steel, le gouvernement s’est attribué une « golden share », un mécanisme qui lui donne un droit de veto sur les fermetures d’usines, les investissements stratégiques et toute tentative de revente. Le dispositif, emprunté aux privatisations britanniques des années Thatcher, a été adapté pour contraindre Nippon à honorer ses 14 milliards de dollars d’investissements promis sur le sol américain.
Côté semi-conducteurs, des sources indiquaient que l’administration avait exigé de Nvidia et AMD une commission de 15 à 20 % sur leurs ventes de puces vers la Chine.
De la régulation au courtage : un virage historique
Traditionnellement, le CFIUS (Comité sur les investissements étrangers aux États-Unis) se contente de bloquer ou d’autoriser les transactions impliquant des acteurs étrangers. Il ne prélève pas de commission.
La loi qui imposait à ByteDance de vendre ou fermer TikTok aux États-Unis, votée sous Biden avec un soutien bipartisan, ne prévoyait aucune « transaction fee » gouvernementale. Le montant de 10 milliards est le fruit d’une négociation directe entre la Maison-Blanche et les investisseurs.
Todd Tucker, expert en politique industrielle au Roosevelt Institute, observe que ces mécanismes se multiplient. « On voit émerger un gouvernement qui ne se contente plus de réguler, mais qui s’assoit à la table des négociations comme un acteur financier », analysait-il sur NPR.
170 millions d’utilisateurs, et une facture qui continue de gonfler
Pour les 170 millions d’Américains qui utilisent TikTok chaque mois, rien ne change en apparence. L’application fonctionne, les vidéos défilent. Mais en coulisses, le coût de sa survie américaine se précise.
Les 24 milliards dépensés par les investisseurs devront être rentabilisés. Oracle empoche déjà les contrats cloud. Les données de TikTok US seront stockées sur ses serveurs. Et la pression sur les revenus publicitaires de la plateforme, déjà en concurrence frontale avec Instagram Reels et YouTube Shorts, ne fera que s’intensifier.
Trump l’a dit lui-même lors du briefing sur Intel en août : « Il y en aura d’autres. » La question n’est plus de savoir si Washington continuera à prendre sa part sur les deals tech, mais combien coûtera le prochain ticket d’entrée.