16 000 postes sur la sellette. D’après Reuters, les responsables de Meta préparent des coupes pouvant atteindre 20 % de l’effectif mondial, soit environ 16 000 personnes sur les 79 000 que compte l’entreprise. Aucune date n’est fixée, aucun chiffre définitif validé. Mais l’ampleur du plan ferait de cette purge l’une des plus massives de la tech depuis la vague de licenciements de 2022-2023.
Le porte-parole Andy Stone a balayé l’article d’un revers de main, parlant de « reporting spéculatif sur des approches théoriques ». Le démenti n’a convaincu personne : Meta avait employé la même formule avant de supprimer 21 000 postes en deux salves, fin 2022 puis début 2023.
Recruter les stars, tailler dans la masse
Le timing rend la manœuvre difficile à défendre. En moins d’un an, Zuckerberg a lancé Meta Superintelligence Labs, une division qui regroupe toutes les équipes IA sous la direction d’Alexandr Wang, ancien PDG de Scale AI. Il a recruté Nat Friedman, ex-patron de GitHub, et Daniel Gross, qui dirigeait la startup d’Ilya Sutskever. Onze chercheurs de premier plan ont quitté OpenAI, Google DeepMind et Anthropic pour rejoindre le groupe, rapporte The Decoder. Parmi eux, plusieurs co-développeurs de GPT-4o et de Gemini.
D’un côté, des packages de plusieurs millions pour attirer les meilleurs cerveaux de la planète. De l’autre, des milliers de postes supprimés chez les équipes produit, modération et support. Le contraste résume la nouvelle équation de la Silicon Valley : le talent rare vaut de l’or, le travail reproductible vaut de moins en moins.
En janvier, Zuckerberg lui-même a posé le cadre en déclarant que des projets qui mobilisaient autrefois de grandes équipes pouvaient désormais être gérés par des individus seuls, grâce à l’IA.
600 milliards investis, pas un centime de revenu IA garanti
La facture derrière ces licenciements tient en un chiffre : 600 milliards de dollars. C’est la somme que Meta s’est engagé à dépenser aux États-Unis d’ici 2028 pour financer ses infrastructures IA, ses data centers et l’expansion de ses effectifs techniques, selon le blog officiel de l’entreprise. Le montant couvre la construction de centres de données « optimisés pour l’IA » qui, d’après Meta, ont déjà généré plus de 30 000 emplois dans les métiers du bâtiment et 5 000 postes opérationnels.
Sauf que ces dépenses colossales ne s’accompagnent d’aucune ligne de revenu clairement identifiée côté IA. Meta AI, l’assistant intégré à Facebook, Instagram et WhatsApp, reste gratuit. Llama, la famille de modèles open source, ne génère pas de chiffre d’affaires direct. Quant à l’acquisition de Manus, startup chinoise spécialisée dans les agents IA, elle fait l’objet d’une enquête des autorités de Pékin pour de possibles violations du contrôle des exportations, selon The Decoder.
Pour compenser, il faut couper ailleurs. Quand les dépenses d’investissement grimpent de dizaines de milliards par an, chaque dollar économisé sur la masse salariale soulage le compte de résultat. Wall Street le comprend vite : le cours de Block a bondi de 25 % le jour où Jack Dorsey a annoncé la suppression de 4 000 postes sur 10 000.
Amazon, Block, Meta : même prétexte, contextes différents
Meta n’est pas la première à brandir l’IA comme justification. Chez Block, Dorsey a présenté ses coupes comme une conséquence directe des outils d’IA qui permettent à des équipes plus petites de travailler « de manière fondamentalement nouvelle ». L’explication a fait long feu : les effectifs de Block avaient triplé pendant le Covid, passant de 3 900 à 12 500 entre 2019 et 2022, d’après les documents déposés auprès de la SEC. Un plafond d’embauche avait été posé dès novembre 2023, bien avant que les agents IA ne soient opérationnels. Le plan de restructuration ressemblait surtout à une correction de surembauche maquillée en virage technologique.
Chez Amazon, le lien entre IA et restructuration emprunte un chemin inverse. L’entreprise a dû renforcer ses contrôles humains après que du code généré par IA a provoqué une série de pannes, dont au moins deux incidents majeurs sur AWS, selon le Financial Times. Dave Treadwell, vice-président senior, a alerté en interne sur une « tendance d’incidents » à « fort rayon d’impact » liés à des « modifications assistées par IA générative ». Les ingénieurs juniors et intermédiaires doivent désormais obtenir l’aval d’un sénior pour tout changement assisté par IA. Plus de contrôle, mais pas moins de monde. Du moins, pas encore.
Chez Meta, la situation emprunte aux deux cas. L’entreprise dépense sans compter pour construire une infrastructure IA, recrute des chercheurs à prix d’or, mais prévoit de réduire la voilure sur le reste de l’effectif. C’est la même logique que Block, habillée d’un budget cent fois supérieur.
La Silicon Valley réécrit les règles de l’emploi
Ce qui se joue dépasse le cas de Meta. Depuis deux ans, les géants de la tech ont supprimé plus de 150 000 postes tout en multipliant les investissements dans l’intelligence artificielle. Le discours dominant consiste à présenter ces suppressions comme une conséquence naturelle du progrès technologique. Mais les gains de productivité réels liés à l’IA restent difficiles à chiffrer : aucune de ces entreprises n’a publié de données internes prouvant que l’IA a rendu X postes superflus.
La stratégie sert aussi un objectif boursier. Les marchés récompensent les annonces de réduction de coûts. Meta, dont la capitalisation dépasse les 1 500 milliards de dollars, n’échappe pas à cette mécanique. Le précédent parle de lui-même : après les 21 000 licenciements de 2022-2023, le titre a plus que doublé en un an.
Les prochains résultats trimestriels de Meta, attendus fin avril, donneront une première mesure de l’ampleur réelle des coupes. D’ici là, le sort de 16 000 salariés dépend d’un tableur et d’un cours de Bourse.