Viré d’Uber en 2017, grillé par les scandales, donné pour mort professionnellement. Travis Kalanick vient de refaire surface avec une ambition qui dépasse largement la course au taxi autonome : automatiser les mines, les cuisines et le transport de marchandises grâce à des robots spécialisés. Sa nouvelle entreprise s’appelle Atoms, et elle absorbe au passage CloudKitchens, sa discrète société de cuisines fantômes. Mais le plus surprenant, c’est le nom de son partenaire : Anthony Levandowski, l’ingénieur condamné pour vol de secrets industriels chez Google, gracié in extremis par Donald Trump.
CloudKitchens disparaît, Atoms prend le relais
Depuis son départ forcé d’Uber, Kalanick n’avait pas totalement quitté la scène. Il pilotait CloudKitchens, un réseau de cuisines partagées conçu pour permettre aux restaurateurs de vendre uniquement en livraison, sans salle ni serveurs. L’idée, née en 2018, consistait à transformer l’immobilier commercial en infrastructure logistique pour la restauration. Le projet n’a jamais décollé comme prévu, mais il a posé les bases de ce qui vient : Atoms Food, la branche alimentaire de sa nouvelle structure.
Sur le site officiel d’Atoms, Kalanick décrit sa vision avec une intensité quasi mystique. Il y parle de « combat contre l’entropie », de « travail divin » et d’un « Âge d’Or » qui adviendra quand la production et le transport de biens physiques ne dépendront plus du travail humain. Le ton oscille entre manifeste philosophique et pitch de levée de fonds, mais le programme est concret : trois divisions (alimentation, mines, transport), un socle technologique commun baptisé « wheelbase for robots », et une stratégie d’acquisition agressive.
Levandowski, le revenant le plus controversé de la Silicon Valley
C’est sans doute le chapitre le plus explosif de cette annonce. Kalanick s’apprête à racheter Pronto, la startup de véhicules autonomes fondée par Anthony Levandowski, selon TechCrunch. Kalanick a reconnu lors d’une interview en direct sur TBPN qu’il était déjà le « plus gros investisseur » de Pronto.
Pour comprendre ce que cette alliance représente, il faut remonter à 2015. Kalanick avait recruté Levandowski pour créer la division voitures autonomes d’Uber, le débauchant directement de Google. Google, devenu Waymo, avait poursuivi Uber en justice pour vol de propriété intellectuelle. Les deux entreprises avaient fini par trouver un accord, mais Levandowski avait été condamné à 18 mois de prison par la justice fédérale américaine. Il avait bénéficié d’une grâce présidentielle de Donald Trump dans les dernières heures de son premier mandat, en janvier 2021.
Sept ans plus tard, les deux hommes se retrouvent sous le même toit. Levandowski a continué à travailler sur la conduite autonome via Pronto, spécialisée dans les sites industriels et miniers. L’acquisition par Atoms permettrait à Kalanick de récupérer une technologie mature tout en accélérant le déploiement dans le secteur minier, qu’il décrit comme « probablement notre activité principale ».
Uber en coulisses, Waymo en ligne de mire
Selon The Information, Kalanick aurait obtenu un soutien financier significatif de la part d’Uber pour cette nouvelle aventure. Le site d’Atoms ne mentionne pas ce lien, et Uber n’a pas répondu aux demandes de commentaire, rapporte TechCrunch. Mais le rapprochement n’a rien d’anodin : Uber avait vendu sa division de conduite autonome à Aurora en 2020 sous la direction de Dara Khosrowshahi, le successeur de Kalanick. Le fondateur avait exprimé publiquement ses regrets à ce sujet dans une interview en mars 2025.
Kalanick aurait également confié vouloir être « plus agressif dans le déploiement de la conduite autonome que Waymo », selon The Information. Un positionnement audacieux quand on sait que Waymo, filiale d’Alphabet, opère déjà des milliers de véhicules autonomes dans plusieurs villes américaines et que des concurrents comme Wayve viennent de lever 1,2 milliard de dollars avec le soutien de Nvidia et d’Uber lui-même.
Des robots spécialisés, pas des humanoïdes
Kalanick prend soin de se démarquer de la tendance dominante dans la robotique. Lors de son interview sur TBPN, il a écarté l’idée de construire des robots humanoïdes, un segment où la concurrence est déjà féroce entre Tesla Optimus, Figure, et les dizaines de fabricants chinois qui ont livré plus de 13 000 unités en 2025 selon les données de l’industrie. « Les humanoïdes ont leur place, mais il y a énormément de possibilités pour des robots spécialisés qui font les choses de manière efficace, à l’échelle industrielle », a-t-il déclaré.
Cette approche rappelle celle d’autres acteurs qui misent sur l’automatisation ciblée plutôt que sur le robot polyvalent. Dans le secteur alimentaire, la startup Sunday a récemment levé 165 millions de dollars pour déployer des bras robotisés dans les cuisines professionnelles. Dans les mines, des entreprises comme Caterpillar et Komatsu déploient depuis des années des camions autonomes sur les sites d’extraction. Atoms se positionne à la croisée de ces marchés, avec l’ambition de proposer une plateforme modulaire (le fameux « wheelbase ») adaptable à chaque industrie.
Le pari de la rédemption
Le retour de Kalanick pose une question qui dépasse la robotique. En 2017, il avait quitté Uber sous la pression d’investisseurs, dans un contexte de plaintes pour harcèlement sexuel et discrimination au sein de l’entreprise. Son style de management ultra-agressif, autrefois célébré, était devenu un handicap. Le rappel d’Anthony Levandowski, lui-même marqué par une condamnation pénale fédérale, ne va pas apaiser les critiques.
Mais la Silicon Valley adore les secondes chances, surtout quand elles s’accompagnent de milliards potentiels. Le marché de la robotique industrielle, évalué à 55 milliards de dollars en 2025 selon l’International Federation of Robotics, devrait dépasser les 80 milliards d’ici 2030. Kalanick mise sur la convergence entre IA, baisse du coût de la puissance de calcul et automatisation physique pour capturer une part de cette croissance. Sur le site d’Atoms, il avance que le coût par unité d’intelligence artificielle baisse de 90 % par an, et que les capacités ont été multipliées par 1 000 en trois ans.
Reste à voir si Uber assumera officiellement ce soutien, et comment Waymo réagira au retour de deux anciens adversaires qui lui avaient déjà coûté un procès retentissant. La prochaine étape concrète sera la finalisation de l’acquisition de Pronto, qui donnerait à Atoms une capacité opérationnelle immédiate dans l’autonomie industrielle. Kalanick, lui, résume sa trajectoire d’une formule : « Je suis tombé, mais je ne suis pas mort. Je suis remonté dans l’arène. »