« Je n’ai jamais utilisé l’IA dans aucun de mes films. » La phrase, lâchée vendredi 13 mars au SXSW d’Austin, a déclenché une ovation. Celui qui l’a prononcée n’est pas un indépendant en guerre contre le système : c’est Steven Spielberg, le cinéaste le plus bankable de l’histoire, celui qui a inventé le blockbuster moderne avec Les Dents de la mer et E.T.

Au même moment, les plus grands studios d’Hollywood signent des chèques à neuf zéros pour intégrer l’intelligence artificielle dans leurs chaînes de production. Le fossé entre les créatifs et les financiers n’a jamais été aussi visible.

« Il n’y a pas de chaise vide avec un laptop »

Lors de sa prise de parole au festival SXSW, Spielberg a précisé sa position avec une formule qui résume tout. Dans ses writers’ rooms, y compris pour ses projets télévisés, « il n’y a pas de chaise vide avec un laptop devant », rapporte TechCrunch. Autrement dit : aucune IA ne remplace un scénariste humain à sa table.

Le réalisateur a toutefois nuancé : il n’est pas opposé à la technologie en soi. Celui qui a imaginé les mondes de Minority Report, Ready Player One et, ironie du sort, A.I. Intelligence artificielle, se dit favorable à l’IA « dans beaucoup de disciplines ». Sa ligne rouge est claire : « Je ne suis pas pour l’IA si elle remplace un individu créatif. »

Cette déclaration prend un poids particulier quand on sait que Spielberg prépare actuellement son premier western, un genre qu’il dit avoir « esquivé pendant des décennies », selon Variety. Un projet à l’ancienne, tourné avec des acteurs réels, des décors physiques et zéro raccourci algorithmique.

Netflix mise 600 millions sur le pari inverse

Pendant que Spielberg trace sa ligne dans le sable, les grands studios accélèrent dans la direction opposée. Début mars, Netflix a finalisé l’acquisition d’Interpositive, la startup de production IA fondée par Ben Affleck. Le montant, révélé par plusieurs médias américains dont TechCrunch : environ 600 millions de dollars.

L’objectif d’Interpositive est de réduire drastiquement les coûts de post-production grâce à des outils d’IA générative capables de gérer les effets visuels, la colorimétrie et certaines tâches de montage. Pour Netflix, qui dépense plus de 17 milliards de dollars par an en contenu, chaque pourcentage d’économie sur la fabrication se traduit par des centaines de millions récupérés.

Amazon n’est pas en reste. Le géant du e-commerce a annoncé en février le lancement de tests d’outils IA dédiés à la production cinématographique et télévisuelle, comme le rapporte TechCrunch. Ces outils visent la pré-production (storyboarding automatisé, repérage virtuel de lieux) et la post-production (retouche d’image, génération de plans de coupe).

OpenAI veut Hollywood dans son écosystème

Le rapprochement entre la Silicon Valley et les studios ne se limite pas aux outils de production. OpenAI a signé un accord avec Disney pour intégrer ses personnages dans Sora, son générateur de vidéos IA, selon The Information. L’idée : permettre aux utilisateurs de ChatGPT de créer des vidéos mettant en scène des personnages sous licence Disney.

Ce partenariat s’inscrit dans une stratégie plus large. OpenAI prévoit d’intégrer Sora directement dans ChatGPT, comme le rapporte Engadget, après que l’application autonome Sora a vu son audience chuter de moitié depuis son lancement en septembre 2025. L’entreprise projette de dépenser plus de 225 milliards de dollars en coûts d’inférence entre 2026 et 2030, selon The Information.

Pour les studios, cette convergence pose une question fondamentale : est-ce que l’IA générative va devenir un outil de plus dans la boîte du réalisateur, ou un substitut aux talents humains ?

Les cicatrices de la grève de 2023

Le débat n’est pas théorique. En 2023, Hollywood a été paralysé pendant 148 jours par la grève conjointe des scénaristes (WGA) et des acteurs (SAG-AFTRA). L’utilisation de l’IA figurait parmi les revendications centrales. Les accords qui ont mis fin au conflit incluent des garde-fous : interdiction d’utiliser l’IA pour générer des scripts sans crédit humain, obligation de consentement pour les « doubles numériques » d’acteurs.

Mais ces protections ont été négociées avant l’explosion des capacités des modèles génératifs. Depuis, les outils ont progressé à une vitesse qui rend certaines clauses déjà obsolètes. La question de la prochaine renégociation, prévue pour 2026, plane sur toute l’industrie.

Le cas Spielberg illustre une fracture générationnelle et philosophique. D’un côté, les créateurs historiques qui considèrent que le cinéma est un art fondamentalement humain. De l’autre, une nouvelle vague de producteurs et de dirigeants de studios qui voient l’IA comme le moyen de produire plus de contenu, plus vite, moins cher.

Un précédent nommé A.I.

L’ironie veut que Spielberg soit probablement le cinéaste le plus légitime pour parler d’intelligence artificielle à l’écran. Son film A.I. Intelligence artificielle, sorti en 2001 et hérité d’un projet inachevé de Stanley Kubrick, posait déjà la question de ce qui distingue une conscience artificielle d’une conscience humaine.

Vingt-cinq ans plus tard, la question a quitté la science-fiction pour entrer dans les négociations syndicales et les conseils d’administration. La différence, c’est que le robot de A.I. voulait être aimé. Les outils d’IA de 2026, eux, veulent remplacer des postes budgétaires.

La prochaine échéance concrète : la renégociation des accords WGA et SAG-AFTRA, attendue dans les prochains mois. Les studios arriveront à la table avec des outils bien plus puissants qu’en 2023. Les syndicats, eux, arriveront avec la déclaration de Spielberg en poche, preuve que le plus grand nom du cinéma mondial refuse de céder le terrain aux algorithmes.