Moins 45 % de téléchargements en un seul mois. C’est la dégringolade qu’enregistre Sora, l’application de vidéo générée par intelligence artificielle d’OpenAI, à peine cinq mois après un lancement qui avait affolé les compteurs de l’App Store. Face à ce naufrage commercial, l’entreprise change de stratégie : selon The Information, Sora va être intégré directement dans ChatGPT, qui compte désormais 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires. Un pari audacieux, mais dont la facture pourrait atteindre des sommets vertigineux.

Un lancement fulgurant, puis la chute libre

Quand OpenAI a lancé l’application Sora en septembre 2025, aux côtés de son modèle Sora 2, le succès a été immédiat. L’app a décroché la première place de l’App Store américain en quelques jours, dépassant même le record de ChatGPT en atteignant le million de téléchargements plus rapidement que son aîné, selon les données compilées par Appfigures et relayées par TechCrunch.

Le concept avait tout pour plaire : une sorte de TikTok dopé à l’IA, où chacun pouvait créer des vidéos à partir de simples descriptions textuelles. Les utilisateurs pouvaient même se mettre en scène, eux et leurs proches, comme personnages principaux. Les vidéos intégraient musique, effets sonores et dialogues pour donner vie aux scénarios les plus créatifs.

Mais la lune de miel n’a pas duré. Dès décembre, les téléchargements ont reculé de 32 %, alors même que les fêtes de fin d’année dopent habituellement les installations d’applications sur les smartphones fraîchement déballés. En janvier 2026, la chute s’est accélérée : moins 45 % de téléchargements supplémentaires, pour atterrir à 1,2 million d’installations sur le mois. Les dépenses des utilisateurs ont suivi la même trajectoire, passant d’un pic de 540 000 dollars en décembre à 367 000 dollars en janvier, toujours selon Appfigures.

Au total, Sora cumule 9,6 millions de téléchargements et 1,4 million de dollars de revenus consommateurs. Des chiffres qui, mis en regard des ambitions d’OpenAI, ressemblent davantage à un galop d’essai qu’à une révolution. L’application a d’ailleurs glissé au-delà de la 100e place sur l’App Store américain.

Pourquoi Sora a perdu son public

Plusieurs facteurs expliquent cette érosion rapide. Le premier est la concurrence, qui n’a laissé aucun répit à OpenAI. Google a dégainé Nano Banana Pro, son modèle de génération d’images intégré à Gemini, qui a propulsé l’application Gemini en tête des classements dès l’automne 2025, comme le rapportait TechCrunch. Dans la foulée, Meta a lancé Vibes, un flux vidéo généré par IA au sein de son application Meta AI, captant une part significative de l’attention au moment précis où Sora prenait son envol.

Le deuxième problème est venu d’Hollywood. À ses débuts, Sora permettait aux utilisateurs de créer librement des vidéos mettant en scène des personnages sous copyright, de Bob l’Éponge à Pikachu. Ce Far West créatif a dopé l’adoption, mais déclenché la colère des studios. Sous pression, OpenAI est passé d’un système d’opt-out à un modèle d’opt-in, restreignant considérablement les possibilités. Un accord signé avec Disney fin 2025 a rouvert certaines portes, autorisant la génération de vidéos avec les personnages du studio. Mais selon les données d’Appfigures, ce partenariat n’a eu aucun effet mesurable sur les téléchargements ni sur les dépenses.

Enfin, les limites techniques ont pesé. Le nombre de vidéos gratuites était plafonné, la qualité restait inégale, et les utilisateurs se sont vite heurtés aux restrictions de contenu. L’effet de nouveauté passé, beaucoup ont simplement cessé d’ouvrir l’application.

La greffe sur ChatGPT : stratégie du dernier recours ou coup de génie ?

Plutôt que d’abandonner Sora, OpenAI choisit de l’absorber. Selon The Information, la génération vidéo sera bientôt accessible directement depuis ChatGPT, relaye Engadget. L’application autonome Sora continuera d’exister, mais elle devient de facto secondaire dans l’écosystème OpenAI.

Sur le papier, la logique est imparable. ChatGPT revendique 900 millions d’utilisateurs actifs par semaine et plus de 50 millions d’abonnés payants, selon les chiffres publiés par OpenAI en février 2026. Intégrer Sora dans cette base massive pourrait donner à la génération vidéo une seconde vie, voire propulser ChatGPT vers le cap symbolique du milliard d’utilisateurs.

C’est la stratégie de la « super-application » poussée à l’extrême : texte, images, code avec Codex (dont les utilisateurs hebdomadaires ont triplé depuis début 2026 pour atteindre 1,6 million), et bientôt vidéo. OpenAI construit un couteau suisse de l’IA où chaque nouvel outil alimente le même produit central. Une approche qui rappelle celle de WeChat en Chine ou de Google avec sa suite de services, mais appliquée à l’intelligence artificielle générative.

225 milliards de dollars : le prix de l’ambition

Mais cette stratégie a un coût, et il est colossal. Selon The Information, OpenAI projette de dépenser plus de 225 milliards de dollars en inférence, c’est-à-dire le coût de fonctionnement de ses modèles, entre 2026 et 2030. Pour donner un ordre de grandeur, cela représente davantage que le PIB annuel de la Grèce ou du Portugal.

La génération vidéo est l’une des tâches les plus gourmandes en calcul. OpenAI facture actuellement 0,10 dollar par seconde de vidéo en 720p à ses clients API. Une vidéo de 20 secondes coûte donc 2 dollars en ressources serveur. Multipliez cela par des centaines de millions d’utilisateurs potentiels sur ChatGPT, même avec des quotas limités, et l’addition devient astronomique.

OpenAI a les moyens de tenir le choc, du moins à court terme. L’entreprise a bouclé en février 2026 une levée de fonds record de 110 milliards de dollars, valorisant la société à 730 milliards de dollars avant injection. SoftBank, Nvidia et Amazon ont chacun injecté des dizaines de milliards. Mais la question reste entière : cette montagne de capital suffit-elle à financer une application gratuite de vidéo IA pour le grand public, quand les marges sont inexistantes et les coûts en puissance de calcul explosent ?

La course au contenu généré ne fait que commencer

OpenAI n’est pas seul sur ce terrain. Google intègre déjà la génération d’images dans Gemini via ses modèles Nano Banana, dont la version économique Nano Banana 2 offrirait 95 % des capacités de la version Pro selon Google, tout en étant capable de chercher des images de référence sur le web avant de produire un résultat. Meta pousse sa propre technologie vidéo au sein de son application, tandis que des acteurs comme Runway, Pika ou Kling continuent d’innover sur des créneaux plus spécialisés.

La vraie question n’est plus de savoir qui génère la meilleure vidéo, mais qui peut se permettre d’en offrir la production à des centaines de millions de personnes. Avec sa levée de fonds colossale et sa base d’utilisateurs inégalée, OpenAI dispose des atouts pour tenter le coup. Reste que l’intégration de Sora dans ChatGPT devra convaincre des utilisateurs qui, pour la plupart, viennent chercher des réponses textuelles, pas des clips vidéo. Le déploiement est attendu dans les prochains mois, au moment même où la concurrence entre IA génératives se joue désormais autant sur la trésorerie que sur la technologie.