« Ce n’était pas bien construit dès le départ. » Quand Elon Musk lâche cet aveu sur X à propos de sa propre entreprise d’intelligence artificielle, le message est difficile à ignorer. En deux mois, six des douze cofondateurs de xAI ont quitté la société. Grok, le chatbot censé concurrencer ChatGPT et Gemini, accumule du retard dans les classements. Et pour tenter de redresser la barre, Musk va chercher des renforts chez ses concurrents directs.
Six cofondateurs sur douze en moins de deux mois
Le départ le plus récent est celui de Guodong Zhang et Zihang Dai, deux chercheurs confirmés qui ont annoncé leur départ sur le réseau social X. Avant eux, quatre autres cofondateurs avaient déjà pris la porte depuis janvier. Sur les douze personnes qui avaient lancé xAI aux côtés de Musk en juillet 2023, seuls Manuel Kroiss et Ross Nordeen restent encore à bord.
Un tel taux d’attrition, 75 % de l’équipe fondatrice en moins de trois ans, n’a rien d’anodin dans un secteur où le talent constitue la ressource la plus disputée. Chez OpenAI, les départs médiatisés d’Ilya Sutskever puis de Jan Leike avaient fait trembler l’entreprise en 2024. Chez xAI, l’hémorragie est plus silencieuse mais plus massive.
Grok distancé par la concurrence, un seul point fort
Les chiffres publiés par le cabinet d’analyse Artificial Analysis mettent le problème en perspective. Grok 4.20, la dernière version du modèle de xAI, obtient un score de 48 sur l’Intelligence Index avec le raisonnement activé. En face, Gemini 3.1 Pro Preview de Google et GPT-5.4 d’OpenAI culminent à 57. L’écart de neuf points est considérable dans un classement où chaque progression coûte des centaines de millions de dollars en puissance de calcul.
Le modèle se distingue sur un seul terrain : la fiabilité factuelle. Sur le test AA Omniscience, qui mesure la propension d’une IA à inventer des réponses plutôt qu’à admettre son ignorance, Grok 4.20 atteint un taux de 78 % de non-hallucination. C’est le meilleur score jamais enregistré, selon Artificial Analysis. L’IA de Musk ment moins que les autres, mais elle est aussi moins performante sur presque tout le reste.
Un paradoxe qui illustre les choix techniques de xAI : en misant sur la sincérité plutôt que sur la puissance brute, l’entreprise s’est retrouvée à contre-courant d’un marché qui récompense avant tout les performances sur les benchmarks standards. Le problème, c’est que les entreprises qui évaluent un modèle pour du déploiement en production regardent d’abord le score global.
Cursor, SpaceX et Tesla appelés à la rescousse
Pour combler le retard, Musk a choisi une stratégie agressive : recruter directement chez ceux qui marchent. Selon The Information, xAI a débauché deux cadres dirigeants de Cursor, la startup de codage assisté par IA qui cartonne depuis 2024. Andrew Milich et Jason Ginsberg reportent désormais directement à Musk. Le signal est clair : le codage automatisé est devenu le champ de bataille prioritaire pour xAI.
Le Financial Times rapporte que Musk a également fait appel à des « solutionneurs de problèmes » issus de SpaceX et Tesla. Cette méthode, déjà éprouvée lors du rachat de Twitter en 2022, consiste à transplanter des ingénieurs rompus aux environnements de crise dans une structure à reconstruire. Chez Twitter, le résultat avait été brutal : licenciements massifs, services dégradés pendant des semaines, puis une stabilisation progressive. Chez xAI, Musk semble vouloir appliquer la même médecine.
L’objectif annoncé : rattraper Google et OpenAI d’ici la mi-2026. Un calendrier qui laisse peu de marge, sachant que les deux rivaux continuent d’accélérer. OpenAI a déjà déployé GPT-5.4, et Google enchaîne les versions de Gemini à un rythme soutenu.
Une entreprise valorisée 75 milliards qui cherche encore son identité
L’ampleur de la restructuration contraste avec la trajectoire financière de xAI. L’entreprise a levé environ 12 milliards de dollars au total, dont 6 milliards lors d’un tour de financement fin 2024 qui la valorisait à plus de 50 milliards. En mars 2025, un nouveau cycle l’a propulsée à une valorisation estimée autour de 75 milliards de dollars.
Malgré ces moyens colossaux, xAI n’a pas réussi à transformer ses investissements en suprématie technique. La société a construit le datacenter Colossus à Memphis, l’un des plus grands clusters de GPU au monde avec ses 100 000 puces Nvidia H100 mises en service à l’été 2024. La puissance de calcul est là. Ce qui manquait, de l’aveu même de Musk, c’est l’organisation humaine pour l’exploiter.
Cette situation rappelle celle d’Anthropic à ses débuts, quand l’entreprise fondée par d’anciens d’OpenAI devait prouver que son approche « sûre » de l’IA pouvait aussi être compétitive. La différence : Anthropic a gardé son équipe fondatrice soudée. Chez xAI, c’est l’inverse qui se produit.
Le vrai problème de Musk avec l’IA
Derrière la restructuration se pose une question plus profonde : Musk peut-il gérer une entreprise d’IA comme il gère SpaceX ou Tesla ? Les deux premières reposent sur de l’ingénierie physique, des fusées et des voitures, où la hiérarchie verticale et le management par la pression fonctionnent. La recherche en IA, elle, repose sur des talents rares qui peuvent partir du jour au lendemain et monter leur propre labo avec un ordinateur portable et un accès cloud.
Les cofondateurs qui ont quitté xAI n’ont pas claqué la porte avec fracas. Ils sont partis discrètement, un par un, avec des messages polis sur X. Ce silence en dit long. Dans un secteur où les démissions bruyantes font les gros titres, comme celles d’Ilya Sutskever ou de Sam McCandlish chez Anthropic, l’exode silencieux de xAI suggère moins un désaccord spectaculaire qu’une usure structurelle.
Les six prochains mois diront si la greffe Cursor-SpaceX-Tesla prend. Grok 5, la prochaine génération du modèle, devrait arriver cet été. Si le retard persiste à ce moment-là, les 75 milliards de valorisation pourraient commencer à ressembler à une promesse difficile à tenir, surtout face à un OpenAI qui vient de boucler un tour à 300 milliards et un Google qui intègre Gemini dans chaque produit touchant deux milliards d’utilisateurs.