Construire un PC de jeu était un rite de passage. Aujourd’hui, c’est un luxe que de moins en moins de joueurs peuvent se permettre. En six mois, le prix de la mémoire vive a été multiplié par cinq, celui du stockage flash par quatre, et c’est toute une industrie qui vacille.

La communauté gaming a trouvé un nom pour cette crise : RAMaggedon. Le terme, popularisé sur les forums Reddit et repris cette semaine par Wired, résume en un mot la collision frontale entre deux mondes. D’un côté, les data centers IA qui engloutissent 600 milliards de dollars d’investissements cette année selon IDC, soit 70 % de plus qu’en 2025. De l’autre, les consoles et les PC de salon, qui utilisent exactement les mêmes composants mémoire, mais n’ont tout simplement pas le pouvoir d’achat pour rivaliser.

Valve retire sa console avant même d’avoir lancé la suivante

Valve a annoncé en décembre l’arrêt de production de la Steam Deck LCD 256 Go, sortie en 2022. Son modèle OLED de 2023 a quasiment disparu des rayons. C’est un événement sans précédent : jamais une console majeure n’avait été retirée du marché avant le lancement de son successeur. La Steam Machine, six fois plus puissante d’après les fuites compilées par Tom’s Hardware, est attendue cette année. Mais ni date exacte ni prix n’ont filtré, ce qui laisse penser que Valve hésite encore sur le positionnement tarifaire face à la flambée des composants.

Chez Sony, le silence est tout aussi éloquent. Bloomberg rapportait en février que le successeur de la PS5, initialement prévu fin 2027, pourrait être repoussé d’un an. La raison avancée par les sources du média : le coût des composants mémoire rend le cahier des charges initial intenable. Sony n’a toujours ni confirmé ni démenti l’information.

Le créateur de la Xbox parle de « soins palliatifs »

Xbox traverse une période encore plus turbulente. Seamus Blackley, co-créateur de la première Xbox en 2001, a qualifié la situation de la division de « soins palliatifs » lors d’une interview avec GamesBeat la semaine dernière. Sa cible : la nomination d’Asha Sharma au poste de CEO de Microsoft Gaming. Sharma vient de la division intelligence artificielle de Microsoft, sans parcours dans le jeu vidéo. Pour Blackley, ce choix résume un problème plus profond : le gaming n’est plus une priorité stratégique, il devient une variable d’ajustement dans la course à l’IA.

Microsoft a certes dévoilé Project Helix à la GDC cette semaine, une console ambitieuse capable de faire tourner les jeux PC nativement. Mais l’annonce intervient dans un contexte où chaque gigaoctet de RAM coûte cinq fois plus cher qu’il y a six mois. Produire une machine puissante à un prix abordable relève désormais de l’équation impossible.

Samsung, SK Hynix et Micron choisissent l’IA

Le mécanisme est simple et implacable. Samsung, SK Hynix et Micron, les trois géants mondiaux de la mémoire, orientent massivement leur production vers les modules haute capacité destinés aux GPU d’entraînement IA. Ces puces HBM (High Bandwidth Memory), empilées en couches et soudées directement sur les processeurs graphiques de Nvidia, se vendent à des marges bien supérieures à celles de la DDR5 classique qui équipe vos PC et consoles.

Le résultat est mécanique : les allocations de mémoire pour l’électronique grand public diminuent, les prix flambent, et les fabricants de PC répercutent la hausse. IDC a confirmé la tendance vendredi dans un rapport revu à la baisse. Les livraisons mondiales de PC en 2026 devraient chuter de 11,3 % en glissement annuel. Mais la valeur totale du marché augmentera malgré tout de 1,6 %, pour atteindre 274 milliards de dollars. On vend moins de machines, mais chacune coûte plus cher.

Silicon Power, fabricant américain de SSD et de barrettes mémoire, a même modifié sa politique de retour pour anticiper les ruptures. L’entreprise précise désormais dans ses conditions générales que si un produit de remplacement n’est pas disponible en stock, elle remboursera au prix d’achat initial. Un aveu rare dans une industrie qui préfère généralement envoyer un modèle équivalent, rapporte Tom’s Hardware.

30 000 emplois supprimés en un an

Les dégâts ne se limitent pas au matériel. L’industrie du jeu vidéo a perdu environ 30 000 emplois en 2025 selon les données compilées par Game Industry Layoffs. La montée de l’IA générative accélère la restructuration des studios : des postes de testeurs QA, d’artistes 2D et de designers de niveaux sont supprimés au profit d’outils automatisés capables de générer textures, dialogues et environnements.

Le contraste avec la période pandémique donne le vertige. En 2020, Animal Crossing: New Horizons écoulait 13,4 millions d’exemplaires en six semaines. Le chiffre d’affaires mondial du gaming bondissait de 23 %. Les offres d’emploi dans le secteur explosaient de 40 %, selon un rapport de Bain & Company. Valve dévoilait le Steam Deck en 2021 avec des précommandes épuisées en quelques heures. Six ans plus tard, chaque indicateur s’est retourné.

Monter un PC gaming dépasse les 1 500 euros

Pour le joueur individuel, la réalité se mesure en euros. Gartner estimait début 2026 que les PC à moins de 500 dollars allaient purement et simplement disparaître du marché, les marges étant trop faibles pour absorber la hausse des composants. HP indiquait au même moment que la mémoire représente désormais 35 % du coût de fabrication d’un PC, contre 15 à 18 % le trimestre précédent.

Assembler une configuration gaming correcte, avec 32 Go de RAM et un SSD de 1 To, dépasse aujourd’hui les 1 500 euros. Il y a un an, le même poste de dépense tournait autour de 900 euros. Et les analystes ne voient pas d’amélioration avant 2027. Jeff Janukowicz, vice-président de la recherche chez IDC, déclarait cette semaine que la situation reflète « un environnement structurellement tendu » et que ce message est « constant depuis le début de 2026 ».

Nintendo reste le seul acteur à nager à contre-courant. La Switch 2, lancée fin 2025 juste avant l’entrée en vigueur de nouveaux droits de douane américains, a esquivé la tempête de justesse. La firme de Kyoto refuse pour l’instant d’augmenter ses prix, un geste devenu rare dans un secteur où chaque composant coûte plus cher.

Le gaming, variable d’ajustement de la course à l’IA

Ce qui se joue dépasse la simple pénurie de composants. Chaque serveur d’entraînement de modèle IA exige des quantités colossales de DRAM et de NAND flash. Le jeu vidéo, avec ses marges plus faibles et ses volumes plus modestes, ne peut pas rivaliser avec les commandes massives des hyperscalers. Amazon, Google, Microsoft et Meta prévoient de dépenser à eux quatre 600 milliards de dollars en infrastructures cette année, selon IDC.

RAMaggedon n’est pas un accident conjoncturel. C’est le résultat mécanique d’un marché où chaque gigaoctet de mémoire produit est orienté vers la destination la plus rentable. En 2026, cette destination n’est plus votre salon. La prochaine question concerne les fabricants de consoles : accepteront-ils de vendre des machines avec moins de mémoire au même prix, ou repousseront-ils encore leurs lancements en attendant que l’orage passe ? Gartner et IDC s’accordent sur un point : les prix de la DRAM ne retrouveront pas leur niveau de 2025 dans un avenir prévisible.