6,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires en un trimestre et un bénéfice net de 1,9 milliard. Des résultats records. C’est pourtant ce moment précis que Shantanu Narayen a choisi pour annoncer qu’il quittait la direction d’Adobe. Le patron qui a transformé l’éditeur de Photoshop en empire du logiciel par abonnement s’en va au moment où l’intelligence artificielle, qu’il a lui-même placée au cœur de la stratégie, commence à ronger les fondations de l’entreprise.
Dix-huit ans de règne et une mue radicale
Narayen a pris les rênes d’Adobe en 2007, quand l’entreprise vendait encore ses logiciels en boîte. C’est lui qui a orchestré le passage à Creative Cloud, le modèle d’abonnement mensuel qui fait aujourd’hui tourner toute la machine. Les revenus d’abonnement ont encore grimpé de 13 % sur un an au premier trimestre 2026, selon les chiffres publiés lors de la présentation aux investisseurs.
Il restera président du conseil d’administration après son départ. Le conseil a lancé la recherche d’un successeur, en interne comme en externe, sous la supervision de l’administrateur indépendant Frank Calderoni. « Je tiens à reconnaître les contributions de Shantanu en tant que PDG et architecte de la transformation d’Adobe ces 18 dernières années », a déclaré Calderoni dans un communiqué relayé par le Nasdaq. Narayen conservera son poste de PDG durant la transition, sans date butoir annoncée.
Quand Firefly brûle la banque d’images
Les chiffres de l’activité IA donnent le vertige. Les revenus récurrents des offres « IA-first » d’Adobe ont triplé en un an, rapporte The Register. La consommation de crédits d’IA générative a bondi de 45 % en un seul trimestre. La génération de vidéo par IA a été multipliée par huit sur un an, l’audio par deux. David Wadhwani, président de la division créativité et productivité, y voit la preuve que les clients « avancent plus profondément dans la création assistée par l’IA sur l’ensemble du processus créatif ».
Sauf que cette accélération a un prix. L’activité traditionnelle de banque d’images, Adobe Stock, accuse un recul plus brutal que prévu. C’est Wadhwani lui-même qui l’a concédé lors de la présentation trimestrielle : « Ce virage s’opère plus rapidement que nous ne l’avions anticipé. » Trois dixièmes de point de croissance en moins sur les revenus récurrents (10,9 % au lieu de 11,2 %) résument tout le dilemme. Firefly, le modèle d’IA générative maison, permet aux utilisateurs de créer eux-mêmes les images qu’ils achetaient hier sur la plateforme.
Le schéma classique du cannibale
Adobe se retrouve dans une configuration que les économistes connaissent bien : la disruption par l’intérieur. L’entreprise vend des outils qui rendent un pan entier de son propre catalogue obsolète. Quand Netflix a lancé le streaming, il a enterré son service de DVD par courrier. Quand Apple a sorti l’iPhone, l’iPod est devenu un vestige. La différence avec Adobe, c’est la vitesse. Le passage du DVD au streaming a pris une décennie. Chez Adobe, l’effondrement de la banque d’images face à l’IA générative se mesure en trimestres.
Le phénomène dépasse l’entreprise. Shutterstock, Getty Images et les autres plateformes de contenu visuel font face à la même menace existentielle. Shutterstock a choisi une voie transactionnelle en signant un partenariat avec OpenAI pour entraîner DALL-E sur son catalogue, en échange de royalties. Getty Images a d’abord attaqué en justice les développeurs de modèles d’IA, avant de lancer sa propre offre de génération. Adobe, avec Firefly, a pris un troisième chemin : former son modèle exclusivement sur du contenu sous licence, ce qui le protège juridiquement. Mais le résultat est le même. L’outil est propre, commercialement viable, et il dévore le catalogue maison.
Un successeur face à un bilan contrasté
Le prochain patron d’Adobe héritera d’une machine à cash. Le chiffre d’affaires trimestriel de 6,4 milliards représente une hausse de 12 % sur un an. L’entreprise pèse environ 200 milliards de dollars en Bourse. Son écosystème est utilisé par des dizaines de millions de créatifs, designers et équipes marketing à travers le monde. La transition vers l’IA est amorcée et les utilisateurs suivent.
Mais les zones de turbulence ne manquent pas. La tentative d’acquisition de Figma pour 20 milliards de dollars s’est fracassée sur les régulateurs européens et américains fin 2023. Figma, qui a depuis déposé son dossier d’introduction en Bourse, reste un concurrent redoutable sur le design collaboratif. Et le déclin de la banque d’images n’est que le premier symptôme visible du basculement en cours. Si les utilisateurs peuvent tout générer via Firefly, la question du prix qu’ils sont prêts à payer pour un abonnement Adobe se posera tôt ou tard.
Narayen a glissé lors de l’appel aux investisseurs que son successeur devrait être capable de « regarder au-delà du virage » pour saisir l’opportunité que représente l’IA dans la création et le marketing. C’est une façon polie de dire que le job sera de résoudre un paradoxe : vendre l’IA comme moteur de croissance tout en absorbant les dégâts qu’elle inflige au modèle historique.
L’industrie créative retient son souffle
Adobe n’a fixé aucune date pour la nomination du nouveau dirigeant. L’entreprise a précisé qu’elle examinerait des profils internes et externes, ce qui laisse la porte ouverte à un recrutement hors de la Silicon Valley créative. La GTC 2026 de Nvidia, qui s’ouvre lundi à San José, devrait apporter de nouvelles annonces autour de l’IA générative et des agents autonomes. Chaque semaine, le terrain se dérobe un peu plus sous les pieds des acteurs historiques du contenu visuel. Celui ou celle qui prendra les rênes d’Adobe devra trancher : rester un éditeur de logiciels créatifs premium ou se transformer en fournisseur d’IA générative accessible à tous. La réponse façonnera l’ensemble de l’industrie.