« On les dépouille, bébé. C’est comme ça qu’on fait. » Ce message Slack, envoyé en 2022 entre deux cadres de Live Nation, vient d’être déclassifié par un tribunal fédéral de New York. Il résume, en une phrase, ce que des millions de spectateurs soupçonnaient depuis des années : le géant du spectacle vivant sait pertinemment qu’il surcharge ses clients, et il s’en amuse.

50 dollars pour se garer sur de l’herbe

Les messages ont été échangés sur Slack entre Ben Baker, alors directeur régional de la billetterie pour le MidFlorida Credit Union Amphitheatre, et Jeff Weinhold, son homologue pour la salle Jiffy Lube Live. Selon les documents déposés au tribunal du district sud de New York, Baker y détaille sa stratégie tarifaire avec une franchise désarmante : « Je facture 50 dollars pour se garer dans l’herbe. Et 60 pour de l’herbe plus proche. »

Le parking seul lui a rapporté 200 000 dollars de plus qu’en 2019, avec moins de concerts programmés. « Le parking premium est passé de 499 415 à 666 230 dollars entre 2019 et 2021 », précise un graphique qu’il partage fièrement. Weinhold, de son côté, affiche des tarifs de parking VIP grimpant jusqu’à 250 dollars. Baker réplique : « J’ai presque mauvaise conscience de profiter d’eux. »

Presque. Car dans un autre échange, il lâche : « Je les saigne sur les prix annexes pour compenser. » Et qualifie les fans de « tellement stupides ». Selon le mémoire déposé par le ministère de la Justice américain et les procureurs généraux de plusieurs États, ces tarifs gonflés portent sur les « frais d’installation », le parking premium, la location de chaises et l’accès aux clubs VIP, autant de services facturés en plus du billet.

Promu après le scandale

Live Nation a tenté de minimiser l’affaire. Dans un communiqué transmis à Ars Technica, l’entreprise qualifie les messages de « conversation privée Slack d’un employé subalterne envoyée à un ami » qui « ne reflète absolument pas nos valeurs ni notre fonctionnement ». La direction affirme avoir découvert ces échanges en même temps que le public.

Le problème : cet « employé subalterne » a depuis été promu. Ben Baker occupe désormais le poste de responsable de la billetterie pour Venue Nation, la division qui gère l’ensemble des amphithéâtres de Live Nation aux États-Unis. C’est ce que souligne le mémoire des procureurs : « La défense omet de mentionner que cet individu a depuis été promu et supervise désormais la billetterie de toutes les salles de Live Nation. » Weinhold, lui, est devenu directeur senior de la billetterie pour la région Capitol.

L’écart entre le discours officiel et les promotions internes pose une question simple : si ces pratiques ne reflètent pas les valeurs de l’entreprise, pourquoi celui qui s’en vantait a-t-il grimpé dans la hiérarchie ?

Un procès déraillé par un accord surprise

Ces révélations tombent en plein procès antitrust contre Live Nation et sa filiale Ticketmaster. L’affaire, portée par le gouvernement fédéral et une trentaine de procureurs généraux d’États, vise le démantèlement du groupe, accusé de monopoliser le marché du spectacle vivant aux États-Unis.

Mais le 8 mars, coup de théâtre : l’administration Trump annonce un accord à l’amiable avec Live Nation, sans prévenir les États co-plaignants. Le juge Arun Subramanian, du tribunal fédéral de New York, qualifie la manœuvre d’« inacceptable » et d’un « manque de respect absolu envers le tribunal, le jury et l’ensemble du processus », rapporte NBC News. Dan Wall, vice-président exécutif de Live Nation, reconnaît devant le tribunal qu’un accord avec tous les États est irréaliste à court terme : « C’est compliqué. Trop d’États. »

Le juge a ordonné au PDG Michael Rapino de rester à New York pendant les négociations et a exigé la reprise du procès la semaine prochaine si aucun compromis n’est trouvé. Plusieurs procureurs généraux, furieux d’avoir été mis devant le fait accompli, ont demandé l’annulation du procès pour se préparer à reprendre l’affaire seuls.

Un monopole qui peut se permettre le mépris

Le fond du problème dépasse les messages Slack. Si un cadre de Live Nation peut se vanter ouvertement de gonfler les prix sans craindre de perdre des clients, c’est parce que l’alternative n’existe pas. Ticketmaster contrôle environ 80 % de la billetterie des grandes salles aux États-Unis, selon les données citées dans le procès. Les artistes dépendent de Live Nation pour les tournées, les salles pour la billetterie, et les spectateurs n’ont souvent aucun autre choix que de payer.

Le mémoire des procureurs le formule clairement : les frais annexes contestés, des « frais d’installation » aux parkings premium, constituent précisément la manière dont « Live Nation monétise sa position de monopole sur le marché des amphithéâtres ». Live Nation rétorque que ces services annexes n’ont rien à voir avec le marché de la billetterie jugé dans le procès, et que les preuves n’auraient pour seul effet que d’« enflammer le jury ».

L’entreprise met en avant ses investissements : un milliard de dollars injectés dans ses salles américaines ces 18 derniers mois, et un plafonnement des frais de salle à 15 % du prix du billet. Des chiffres qui, selon les critiques, masquent le transfert de la ponction vers les services périphériques, exactement ceux dont Baker se vantait de gonfler les tarifs.

Les États reprennent le flambeau

L’accord entre le DOJ et Live Nation n’a pas éteint l’incendie. Les procureurs généraux de plus de vingt États ont signalé leur intention de poursuivre l’affaire indépendamment. Le juge Subramanian a d’ailleurs rappelé à Rapino, en faisant référence à l’accord avec le gouvernement : « Eh bien, M. Rapino a réussi à conclure un accord. » Sous-entendu : il peut faire de même avec les États.

Si le procès reprend la semaine prochaine comme prévu, les messages Slack de Baker pourraient devenir la pièce maîtresse de l’accusation. Le juge n’a pas encore statué sur leur admissibilité, mais leur publication est déjà faite. Pour les millions de spectateurs qui, chaque été, voient leur facture de concert doubler entre le prix affiché et le montant final, le verdict est rendu depuis longtemps.