Quatre enfants en bas âge dans le salon, des agents fédéraux armés sur le perron. Le 14 juillet 2025, les U.S. Marshals débarquent chez Angela Lipps, 50 ans, grand-mère au Tennessee, pour l’arrêter dans le cadre d’une affaire de fraude bancaire commise à Fargo, dans le Dakota du Nord. Le problème : Lipps n’a jamais mis les pieds dans cet État. Elle n’a même jamais pris l’avion de sa vie.

L’enquête de la chaîne locale WDAY News, reprise par le Grand Forks Herald, révèle une séquence kafkaïenne où un logiciel de reconnaissance faciale a suffi à envoyer une innocente derrière les barreaux pendant près de six mois, sans que personne ne prenne la peine de vérifier.

Un logiciel pointe, un détective valide, personne ne vérifie

L’affaire remonte au printemps 2025. La police de Fargo enquête sur plusieurs cas de fraude bancaire. Sur les images de vidéosurveillance, une femme utilise une fausse carte d’identité militaire pour retirer des dizaines de milliers de dollars. Pour identifier la suspecte, les enquêteurs passent les images dans un logiciel de reconnaissance faciale. Le système désigne Angela Lipps.

Selon les documents judiciaires obtenus par WDAY News, le détective en charge du dossier consulte alors les réseaux sociaux de Lipps et sa photo de permis de conduire du Tennessee. Il conclut dans son rapport que la suspecte et Lipps partagent les mêmes « traits du visage, corpulence, coiffure et couleur de cheveux ». Quatre chefs d’accusation pour usurpation d’identité et quatre pour vol sont déposés contre elle.

Personne ne l’appelle. Personne ne vérifie si elle se trouvait effectivement à Fargo aux dates des faits. Personne ne lui pose la moindre question.

108 jours sans contact, sans caution, sans avocat local

Arrêtée comme fugitive de justice, Lipps est incarcérée au Tennessee sans possibilité de caution. Dans sa cellule, elle apprend par bribes qu’elle est accusée de crimes commis à plus de 2 000 kilomètres de chez elle. Son avocate commise d’office sur place ne peut agir que sur la procédure d’extradition, pas contester les charges elles-mêmes.

Il faudra 108 jours avant que des agents du Dakota du Nord viennent la chercher. Le 30 octobre, elle est transférée à Fargo. Le lendemain, elle comparaît pour la première fois devant un tribunal nord-dakotien.

Jay Greenwood, l’avocat qui reprend son dossier sur place, résume la situation au micro de WDAY : « Si la seule chose que vous avez, c’est la reconnaissance faciale, vous devriez peut-être creuser un peu plus. »

Des relevés bancaires qui démontrent tout en quelques jours

Ce que la police de Fargo n’a pas fait en cinq mois, Greenwood le fait en quelques jours. Il demande les relevés bancaires de sa cliente. Les résultats sont sans appel : aux dates et heures exactes où la suspecte retirait de l’argent à Fargo, Angela Lipps encaissait ses chèques de sécurité sociale, achetait des cigarettes dans une station-service, commandait une pizza et payait un trajet Uber Eats, le tout au Tennessee.

Le 19 décembre, la police de Fargo interroge enfin Lipps dans sa cellule du comté de Cass. C’est la première fois en plus de cinq mois qu’un enquêteur lui adresse la parole. Cinq jours plus tard, la veille de Noël, les charges sont abandonnées.

Libérée en tee-shirt d’été dans la neige du Dakota

La libération de Lipps ressemble à une dernière absurdité. Elle se retrouve dans les rues de Fargo en vêtements d’été, sans manteau, sans argent, sans moyen de transport pour rentrer chez elle à plus de 1 800 kilomètres. La police de Fargo ne prend en charge ni son hébergement, ni son retour.

Ce sont des avocats de la défense locaux qui lui paient une nuit d’hôtel et de quoi manger les 24 et 25 décembre. Le lendemain de Noël, Adam Martin, fondateur de F5 Project, une association d’aide aux personnes sortant d’incarcération, la conduit jusqu’à Chicago pour qu’elle puisse regagner le Tennessee.

Lipps retrouve son État, mais pas sa vie d’avant. Incapable de payer ses factures depuis sa cellule, elle a perdu sa maison, sa voiture et son chien, rapporte WDAY News.

Un sixième cas documenté, un schéma qui se répète

L’histoire d’Angela Lipps n’est pas un incident isolé. Aux États-Unis, au moins six personnes ont été faussement arrêtées après une identification erronée par reconnaissance faciale, selon le recensement du New York Times. Porcha Woodruff, enceinte de huit mois, a été interpellée à Detroit en 2023 pour un braquage de voiture qu’elle n’avait pas commis. Robert Williams, lui aussi à Detroit, a été le premier cas documenté en 2020, arrêté pour un vol à l’étalage sur la base d’une correspondance algorithmique.

Point commun de ces affaires : dans chaque cas, le logiciel a produit une correspondance, un humain l’a validée sans enquête complémentaire, et le système judiciaire a fait le reste. Une étude du NIST (National Institute of Standards and Technology), menée sur 189 algorithmes de 99 développeurs différents, a montré que les taux de faux positifs variaient considérablement selon l’origine ethnique, l’âge et le sexe des personnes analysées. Les travaux des chercheuses Joy Buolamwini et Timnit Gebru au MIT avaient déjà démontré en 2018 que certains algorithmes se trompaient sur les visages de femmes noires dans 35 % des cas.

L’ACLU souligne un cercle vicieux : ces logiciels sont souvent alimentés par des bases de données de photos d’identité judiciaire, elles-mêmes marquées par des décennies d’interpellations disproportionnées envers les minorités. L’outil reproduit et amplifie les biais qu’il est censé dépasser.

Le chef de la police refuse de s’expliquer

WDAY News a tenté pendant plus d’une semaine d’obtenir un entretien filmé avec le chef de la police de Fargo, David Zibolski. Celui-ci a décliné par l’intermédiaire d’un porte-parole. Lorsque le journaliste Matt Henson lui a posé la question lors de sa conférence de presse de départ à la retraite, le 11 mars, Zibolski a répondu : « Merci Matt, mais nous ne sommes pas là pour parler de ça aujourd’hui. »

L’éditorialiste Rob Port, dans une tribune publiée par InForum, n’a pas mâché ses mots : il qualifie l’affaire de « tache noire » sur la communauté de Fargo et demande que les responsables soient écartés de la police. Lipps, de son côté, indique qu’aucune excuse ne lui a été présentée par le département.

L’enquête sur la fraude bancaire originelle est toujours ouverte. Aucune arrestation n’a été effectuée. La vraie suspecte court toujours. Pendant ce temps, treize États américains et plusieurs grandes villes ont adopté des restrictions sur l’usage policier de la reconnaissance faciale, mais aucune loi fédérale n’encadre la pratique. Un projet de loi bipartisan, le Facial Recognition and Biometric Technology Moratorium Act, est en discussion au Congrès depuis 2020 sans jamais avoir été voté.