Près de 10 000 noms, pas un seul mot. Le 10 mars, au Salon du livre de Londres, des visiteurs ont reçu un ouvrage d’un genre inédit : Don’t Steal This Book, un livre dont les pages ne contiennent que la liste de ses co-auteurs. Parmi eux, le prix Nobel de littérature Kazuo Ishiguro, le créateur de Slow Horses Mick Herron, ou encore Richard Osman, dont The Thursday Murder Club cartonne sur Netflix. Leur message tient en une ligne, imprimée au dos de la couverture : le gouvernement britannique ne doit pas légaliser le vol de livres au profit des entreprises d’IA.

Un silence qui vaut tous les discours

L’initiative vient d’Ed Newton-Rex, compositeur et militant pour la protection du droit d’auteur. Selon le Guardian, il affirme que l’industrie de l’intelligence artificielle « a été construite sur du travail volé, pris sans permission ni paiement ». L’idée du livre vide est aussi simple que redoutable : si les modèles de langage s’entraînent sur des œuvres littéraires sans demander l’avis de personne, alors montrons ce que ces œuvres deviennent quand les auteurs retirent leurs mots. Il ne reste que des noms, et un vide qui parle plus fort que n’importe quel essai.

La liste des signataires ne se limite pas à quelques célébrités. Malorie Blackman, autrice de Noughts and Crosses, y figure. L’historien David Olusoga aussi. La romancière Marian Keyes également. Près de 10 000 écrivains au total, ce qui fait de cette opération l’un des plus grands actes collectifs de protestation dans le monde de l’édition depuis des décennies. Comme le résume Blackman dans les colonnes du Guardian : « Il n’est absolument pas déraisonnable d’attendre des entreprises d’IA qu’elles paient pour utiliser les livres des auteurs. »

Londres a six jours pour trancher

Le timing n’est pas anodin. Le gouvernement britannique doit publier, d’ici le 18 mars, une évaluation de l’impact économique de ses propositions de réforme du droit d’auteur. La mesure phare de la consultation en cours prévoit d’autoriser les entreprises d’IA à utiliser des œuvres protégées sans l’accord de leur auteur, sauf si celui-ci a explicitement signalé son refus. Un système d’opt-out, en somme, qui place la charge de la preuve sur les créateurs plutôt que sur les entreprises qui exploitent leur travail.

Trois autres options figurent dans la consultation : maintenir la loi actuelle inchangée, exiger des licences systématiques, ou autoriser l’utilisation sans aucune possibilité de refus. Le gouvernement n’a pas non plus exclu une dérogation au droit d’auteur pour la « recherche commerciale », une formulation suffisamment floue pour inquiéter l’ensemble du secteur créatif. Elton John, rapporte le Guardian, a qualifié l’exécutif de « losers absolus » sur ce dossier.

1,5 milliard de dollars et des procès en cascade

Le Royaume-Uni n’est pas le seul champ de bataille. Aux États-Unis, Anthropic, l’entreprise derrière le chatbot Claude, a accepté en 2025 de verser 1,5 milliard de dollars pour clore un recours collectif lancé par des auteurs accusant la startup d’avoir utilisé des copies piratées de leurs œuvres pour entraîner son modèle, comme l’a rapporté le Guardian. Hollywood s’est également dressé contre ByteDance, accusant son générateur vidéo Seedance 2.0 de piratage massif de contenus protégés.

De l’autre côté de l’Atlantique, la Cour suprême américaine a récemment enterré sept ans de procédure sur le copyright des images IA, laissant la question juridique fondamentale sans réponse nette. Le constat est le même partout : les tribunaux et les législateurs peinent à suivre le rythme d’une technologie qui avale des milliards de pages, d’images et de vidéos avant même que quiconque puisse réagir.

Les éditeurs jouent leur propre carte

En marge du Salon du livre de Londres, une initiative parallèle tente une approche différente. Publishers’ Licensing Services (PLS), un organisme britannique à but non lucratif, a lancé un système de licence collective destiné à encadrer l’utilisation d’œuvres publiées par les modèles d’IA. L’idée : proposer un cadre légal qui permettrait aux entreprises technologiques d’accéder aux contenus dont elles ont besoin, tout en rémunérant les ayants droit. Next.ink, qui a couvert le sujet, souligne que d’autres médias et producteurs de contenus ont déjà lancé des démarches similaires à travers le monde.

Le modèle rappelle ce qui existe dans la musique avec les sociétés de gestion collective comme la SACEM en France ou PRS for Music au Royaume-Uni. Mais la comparaison a ses limites : dans la musique, les usages sont identifiables (diffusion radio, streaming, concert). Dans l’IA, les œuvres sont absorbées dans un processus d’entraînement opaque, et le lien entre l’input (le livre) et l’output (la réponse du chatbot) est pratiquement impossible à tracer.

Un symbole, mais pas que

Don’t Steal This Book ne changera pas la loi à lui seul. Mais avec 10 000 signatures et un prix Nobel en tête d’affiche, il matérialise une colère qui restait jusqu’ici dispersée entre des procès individuels et des tribunes d’opinion. Le gouvernement britannique a déclaré, selon le Guardian, vouloir « un régime de droits d’auteur qui valorise et protège la créativité humaine, inspire confiance et libère l’innovation ». La réponse de Londres, attendue au plus tard le 18 mars, donnera le ton pour l’ensemble de l’Europe. Car si le Royaume-Uni légalise le scraping sans consentement, la pression sur Bruxelles pour faire de même deviendra considérable.