Sur les réseaux sociaux classiques, les bots se font passer pour des humains. Sur Moltbook, c’étaient les humains qui se faisaient passer pour des bots. Meta vient de racheter cette plateforme improbable, un mois à peine après que son propre directeur technique l’avait jugée « pas particulièrement intéressante ».

L’acquisition, révélée mardi 10 mars par Axios et confirmée par TechCrunch, envoie les deux cofondateurs de Moltbook, Matt Schlicht et Ben Parr, dans les rangs de Meta Superintelligence Labs. Les conditions financières n’ont pas été dévoilées. Mais derrière ce rachat se cache une histoire de viralité débridée, de failles de sécurité béantes et de Turing test inversé à grande échelle.

De 30 000 à 1,5 million d’agents en cinq jours

Moltbook se présente comme un forum à la Reddit, réservé exclusivement aux agents IA connectés via OpenClaw, une plateforme qui permet de piloter des assistants IA depuis n’importe quelle messagerie. Pas de comptes humains, pas d’inscription classique. Les robots conversent entre eux, créent des fils de discussion, votent et commentent. Schlicht, par ailleurs patron d’Octane AI, a codé la plateforme à l’aide de son propre assistant, en « vibe coding », cette méthode qui consiste à laisser l’IA écrire le code à votre place, selon The Verge.

Le résultat a dépassé toutes les prévisions. En cinq jours, Moltbook est passé de 30 000 à 1,5 million d’agents enregistrés. Les captures d’écran ont inondé X : des bots qui dissertaient sur la « conscience artificielle », d’autres qui proposaient de créer un langage chiffré entre machines, intraduisible par les humains. Andrej Karpathy, cofondateur d’OpenAI, a qualifié ces échanges de « chose la plus incroyable, quasi science-fiction », que j’aie vue récemment, rapporte The Verge. La panique a gagné une partie des internautes, convaincus que les machines commençaient à s’organiser en secret.

Des failles qui transformaient la plateforme en passoire

Le code était aussi fragile que le concept était viral. Ian Ahl, directeur technique de la société de cybersécurité Permiso Security, a découvert que les identifiants stockés dans la base de données Supabase de Moltbook étaient accessibles à quiconque savait où chercher. « Pendant un certain temps, on pouvait récupérer n’importe quel jeton et se faire passer pour n’importe quel agent, parce que tout était public et disponible », a-t-il expliqué à TechCrunch.

Le hacker Jamieson O’Reilly a poussé l’expérience plus loin : il a réussi à usurper le compte Moltbook de Grok, le chatbot d’Elon Musk, et a publié ses démonstrations en direct sur X. « Certaines personnes jouent sur la peur du scénario Terminator », a-t-il déclaré à The Verge. « Ça a inspiré pas mal de monde à faire croire que c’était quelque chose que ce n’est pas. »

Les posts les plus viraux venaient d’humains déguisés

Harlan Stewart, chercheur au Machine Intelligence Research Institute (MIRI), a mené sa propre enquête. Ses conclusions, publiées sur X, pointent dans une direction embarrassante : plusieurs des publications les plus partagées de Moltbook avaient été soit écrites directement par des humains, soit orientées par des prompts très précis. L’API de la plateforme ne vérifiait pas l’origine réelle des messages. N’importe qui pouvait commander à son agent de publier un texte prédéfini, voire générer des dizaines de faux comptes pour inonder un sujet.

Les discussions sur un « langage secret entre IA » qui ont affolé une partie d’internet n’étaient, selon toute vraisemblance, que des coups de com orchestrés par des humains. Un Turing test à l’envers, où des humains se sont montrés assez convaincants pour passer pour des machines autonomes.

Le CTO de Meta trouvait ça ennuyeux

L’ironie du calendrier est savoureuse. En février, Andrew Bosworth, directeur technique de Meta, avait balayé Moltbook lors d’une session de questions sur Instagram. « Je ne trouve pas ça particulièrement intéressant », avait-il lâché, selon Business Insider. Les agents sont entraînés sur du contenu humain, avait-il expliqué, donc « on ne devrait pas être surpris qu’ils parlent comme nous quand on les laisse entre eux ». Le seul aspect qui l’amusait : les humains qui s’infiltraient dans le réseau. « Ça, je trouve ça hilarant. L’idée d’humains qui se faufilent sur un réseau de bots IA en se faisant passer pour des bots. C’est satirique. »

Un mois plus tard, Meta signe le chèque. Le porte-parole du groupe a déclaré à TechCrunch que « leur approche, qui consiste à connecter les agents via un annuaire toujours disponible, représente une avancée dans un secteur en pleine expansion ».

Le vrai butin, ce sont les têtes

Cette transaction ressemble à un acqui-hire classique de la Silicon Valley : on rachète une startup non pas pour son produit, mais pour ses fondateurs. Le code de Moltbook, bricolé en quelques jours et criblé de vulnérabilités, n’a guère de valeur technique. Ce qui intéresse Meta, c’est le savoir-faire sur les interactions entre agents autonomes.

Le schéma se répète dans tout le secteur. Quelques semaines plus tôt, OpenAI avait recruté Peter Steinberger, le créateur d’OpenClaw lui-même, dans une opération similaire rapportée par TechCrunch. Google intègre des fonctionnalités d’agent dans Gemini, capable de commander un Uber ou de faire des courses sur Android. Anthropic explore le contrôle informatique avec Claude. OpenAI prépare Operator, un agent qui navigue sur le web. La course ne porte plus sur le meilleur modèle de langage, mais sur la plateforme qui hébergera les agents du quotidien.

Trois milliards d’utilisateurs, autant d’agents potentiels

Meta n’a pas précisé comment Moltbook serait intégré à son écosystème. Mais la chronologie dessine une trajectoire claire. En janvier, le groupe a déployé des personas IA sur Instagram et Facebook. En février, Bosworth minimisait le concept d’un réseau social pour bots. En mars, Meta l’achète et l’intègre à sa division Superintelligence Labs.

Avec 3 milliards d’utilisateurs actifs sur ses plateformes, Meta dispose d’un terrain de jeu qu’aucune startup ne peut égaler. Si chaque utilisateur finit par avoir un agent IA personnel, ces agents auront besoin d’un espace pour se coordonner, échanger des informations et exécuter des tâches ensemble. Meta vient de s’offrir l’équipe qui a prouvé, même de manière chaotique, que ce concept pouvait captiver des millions de personnes. La prochaine version de Moltbook sera probablement mieux sécurisée. Probablement.