692 millions de dollars sur trois ans. Voilà ce qu’Alphabet est prêt à verser à Sundar Pichai pour qu’il reste aux commandes de Google. Un document déposé auprès de la SEC vendredi, repéré par le Financial Times, révèle un plan de rémunération qui fait de lui l’un des dirigeants les mieux payés au monde. L’enveloppe éclipse les packages récents de Tim Cook chez Apple (environ 63 millions annuels) ou de Satya Nadella chez Microsoft (79 millions en 2024).

Waymo et Wing dans la balance

Le montant impressionne, mais c’est sa structure qui en dit le plus. L’essentiel repose sur des attributions d’actions soumises à des objectifs de performance. Parmi eux, des critères directement liés à Waymo, la division de robots-taxis du groupe, et Wing, sa filiale de livraison par drones. Le salaire de base de Pichai, lui, reste figé à 2 millions de dollars annuels depuis plusieurs années.

Le signal est limpide. Alphabet ne mise plus uniquement sur la publicité en ligne, qui représente encore 77 % de son chiffre d’affaires. Le groupe parie sur des filiales longtemps considérées comme des laboratoires coûteux. Waymo revendique plus de 200 000 courses par semaine dans les villes américaines où elle opère, selon ses dernières données. Wing, plus discret, multiplie les partenariats commerciaux en Australie et aux États-Unis. En liant le portefeuille de son PDG à ces résultats, Alphabet force la comparaison avec Tesla et sa promesse (toujours repoussée) de robots-taxis autonomes.

Le milliardaire qui ne bouge pas

Pichai dirige Google depuis 2015 et chapeaute l’ensemble d’Alphabet depuis 2019. La capitalisation boursière du groupe a été multipliée par près de sept pendant cette période, dépassant les 2 000 milliards de dollars. Ses parts dans l’entreprise valent aujourd’hui environ 500 millions de dollars d’après un dépôt SEC récent. Bloomberg estimait l’été dernier qu’il avait vendu pour 650 millions de dollars d’actions cumulées au fil des ans, ce qui porte sa fortune totale au-delà du milliard.

Pourtant, le PDG reste installé à Los Altos, une ville résidentielle de la Silicon Valley. Pas de manoir à Miami, pas de bunker insulaire. Dans un écosystème où les milliardaires de la tech rivalisent d’extravagance immobilière, cette discrétion détonne.

Les fondateurs achètent Miami

Le contraste avec les cofondateurs du groupe saute aux yeux. Larry Page, deuxième fortune mondiale, a claqué plus de 173 millions de dollars pour deux propriétés à Coconut Grove, quartier prisé du sud de Miami, rapporte le Wall Street Journal. Sergey Brin, quatrième fortune planétaire, vient de boucler l’achat d’une villa de 51 millions de dollars sur Allison Island, détaille Business Insider, après deux acquisitions précédentes totalisant 92 millions dans le même secteur.

Résultat : quatre des cinq personnes les plus riches de la planète possèdent désormais un pied-à-terre dans un rayon de 30 kilomètres autour de Miami. Le seul absent ? Elon Musk. Mark Zuckerberg, de son côté, a lui aussi acheté dans la zone ces derniers mois.

La taxe qui fait courir la Silicon Valley

Cette ruée vers la Floride n’a rien d’un coup de cœur immobilier. La Californie pourrait soumettre au vote populaire une initiative baptisée Billionaire Tax Act : une taxe exceptionnelle de 5 % sur le patrimoine des résidents dont la fortune dépasse le milliard de dollars. Le syndicat de la santé SEIU, à l’origine du projet, veut compenser les coupes fédérales dans Medicaid et les subventions de l’Affordable Care Act décidées par l’administration Trump. L’objectif affiché : lever 100 milliards de dollars auprès d’environ 200 contribuables, selon le San Francisco Standard.

Le mécanisme fait grincer des dents bien au-delà du cercle des milliardaires. Le calcul ne se fonderait pas sur la valeur des actions détenues, mais sur le pouvoir de vote qu’elles confèrent. Larry Page possède environ 3 % du capital d’Alphabet, mais contrôle quelque 30 % des droits de vote grâce à une structure de double catégorie d’actions. Sous cette formule, c’est sur ce pourcentage de contrôle qu’il serait imposé. Pour un groupe valorisé à plus de 2 000 milliards, la facture peut vite devenir colossale.

Un groupe informel baptisé Save California s’est constitué sur Signal pour coordonner la résistance, selon le Wall Street Journal. On y trouve aussi bien David Sacks, le « tsar crypto » de l’administration Trump, que Chris Larsen, gros donateur démocrate. Certains participants n’hésitent pas à qualifier l’initiative de « communisme ».

La prochaine échéance

Le vote californien n’a pas encore de date fixée, mais les déménagements des fondateurs de Google laissent peu de doute sur leur stratégie. Sundar Pichai, lui, reste à son poste avec 692 millions de raisons supplémentaires d’y rester. Le prochain rendez-vous pour mesurer la pertinence de ce pari : les résultats trimestriels d’Alphabet, attendus fin avril. Ils diront si Waymo et Wing, ces deux paris à plusieurs milliards, commencent à générer les revenus que le conseil d’administration attend pour débloquer le jackpot de son PDG.