Un livre à huit euros, une image qui ressemble à un grimoire médiéval rongé par l’humidité, et un remboursement automatique en faveur de l’acheteur. La vendeuse n’a rien pu faire. Bienvenue sur Vinted en 2026, où l’intelligence artificielle générative est devenue l’arme préférée des arnaqueurs.
L’affaire, révélée début mars par le journaliste Vincent Lautier de Mac4Ever, a déclenché un véritable raz-de-marée médiatique. Son amie avait mis en vente un exemplaire de La Cuisine des sorciers sur la plateforme lituanienne de seconde main. L’acheteuse, pourtant notée cinq étoiles, a ouvert un litige dès la réception en envoyant une photo du livre prétendument abîmé. Problème : le cliché, fabriqué de toute pièce par un générateur d’images, montrait un ouvrage déchiqueté posé sur un fond lui aussi détérioré de façon identique. Une incohérence visuelle repérée en quelques secondes par n’importe quel œil humain.
Vinted tranche, le vendeur trinque
Lautier a alors pris le relais et contacté le support de Vinted en expliquant point par point que l’image était générée par IA. Réponse de la plateforme : « Après analyse des photos fournies par l’acheteur, nous sommes arrivés à la conclusion que l’article n’était pas correctement emballé. » Transaction annulée. Remboursement à l’acheteuse. Vendeuse sans livre et sans argent. Décision qualifiée de « finale », sans possibilité d’appel.
Le message du support, probablement automatisé, n’a fait aucune mention de la fraude signalée. Ce détail pose une question gênante : les modérateurs de Vinted, qu’ils soient humains ou algorithmiques, sont-ils capables de distinguer une vraie photo d’une image fabriquée par IA ?
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180 euros partis en fumée pour un vinyle sous blister
Le cas du livre à huit euros est loin d’être isolé. TF1 a documenté la mésaventure d’un vendeur prénommé Adan, dont le préjudice est autrement plus lourd. Il avait vendu un disque vinyle de collection d’une valeur de 180 euros, encore sous cellophane, à un acheteur néerlandais. « Comme c’était une vente importante, j’ai correctement protégé le colis : papier bulle, enveloppe cartonnée à vinyle », a-t-il expliqué au micro de TF1.
Le scénario s’est répété à l’identique. L’acheteur a ouvert un litige avec, pour preuve, une image générée par IA montrant un vinyle brisé. « Quand j’ai vu, j’ai rigolé. Je ne pensais pas que ça allait passer », a confié Adan. Vinted a pourtant validé le remboursement sans sourciller. « Les réponses me paraissent tellement lunaires. J’ai relancé plusieurs fois, toujours des noms différents pour humaniser la personne derrière, alors qu’en vrai, il n’y a personne. »
La pression médiatique, seul levier qui fonctionne
Pour le livre à huit euros, la médiatisation massive de l’affaire a fini par faire plier la plateforme. Après plus de 150 reportages télévisés et articles de presse, un « vrai humain » chez Vinted a contacté la vendeuse pour s’excuser et verser les huit euros sur son porte-monnaie virtuel, selon la mise à jour de Lautier sur le réseau social X.
Victoire symbolique, mais au goût amer. Le journaliste a précisé que le compte de l’arnaqueuse n’a pas été banni de l’application. Pour le vinyle de 180 euros d’Adan, aucune résolution favorable n’a été annoncée à ce jour. Deux poids, deux mesures, dictés par le bruit médiatique plutôt que par un mécanisme interne de protection des vendeurs.
Un modèle de modération pensé pour l’acheteur
Le fonctionnement même de Vinted favorise structurellement ce type de fraude. Le paiement est bloqué sur la plateforme jusqu’à ce que l’acheteur valide la réception. S’il ouvre un litige, c’est au vendeur de prouver sa bonne foi, dans un dialogue avec un support qui répond par messages préformatés. La charge de la preuve repose entièrement sur celui qui envoie le colis.
01net rapporte que Vinted assure « examiner chaque plainte au cas par cas » et posséder des outils de détection des contenus falsifiés. Les faits racontés par les victimes contredisent frontalement cette affirmation. Le réalisme croissant des images générées par IA rend la tâche encore plus complexe, même pour un modérateur humain expérimenté.
Se protéger en attendant que Vinted réagisse
Medina Koné, enseignante en marketing digital et intelligence artificielle à l’Institut de l’Internet et du Multimédia, conseille sur TF1 de vérifier l’ancienneté et les avis des profils acheteurs avant toute vente. « Regarder les vieux profils. On est sûr d’avoir au moins des interactions, des avis et des notes. » Pour les objets de valeur, la transaction en main propre reste la solution la plus sûre.
Les vendeurs réguliers ont aussi adopté des réflexes défensifs : filmer l’emballage du colis, photographier l’objet sous tous les angles avec un journal du jour visible, ou envoyer en recommandé avec signature. Des précautions qui ne devraient pas incomber à l’expéditeur, mais que l’absence de garde-fous sur la plateforme rend indispensables.
Vinted, qui revendique plus de 100 millions d’utilisateurs dans le monde dont une part massive en France, n’a pour l’instant communiqué aucune mesure concrète pour contrer ce type de fraude à l’image générée. De son côté, Leboncoin et d’autres plateformes de revente C2C observent le phénomène de près, conscientes que la même mécanique pourrait s’exporter chez elles à mesure que les outils d’IA générative se démocratisent.