Utiliser ChatGPT ou Claude sur WhatsApp en Europe va coûter cher. Pas aux utilisateurs, mais aux entreprises d’intelligence artificielle qui veulent proposer leurs assistants sur la messagerie aux deux milliards d’abonnés. Meta vient d’annoncer qu’elle accepterait, pour une durée limitée de douze mois, de laisser les chatbots concurrents accéder à son interface de programmation. La contrepartie : un péage allant de 4,9 à 13,2 centimes d’euro par message envoyé, selon le pays.
La décision ne relève pas de la générosité. Elle intervient un mois après que la Commission européenne a menacé d’imposer des mesures conservatoires contre Meta, rapporte TechCrunch. En cause : la politique adoptée en octobre 2025 par WhatsApp, qui interdisait purement et simplement aux fournisseurs d’assistants IA généralistes d’utiliser l’API Business pour distribuer leurs services.
Bruxelles force la main
L’affaire remonte à l’automne dernier. En octobre 2025, WhatsApp modifie ses conditions d’utilisation commerciales pour bloquer l’accès des chatbots d’intelligence artificielle généralistes. Les premiers touchés : ChatGPT d’OpenAI, Claude d’Anthropic, Poke et d’autres assistants qui avaient commencé à se déployer via l’API Business de la messagerie.
La réaction des régulateurs ne s’est pas fait attendre. La Commission européenne ouvre une enquête antitrust en décembre 2025, suivie par l’Italie et le Brésil, selon Reuters. Le reproche est limpide : Meta propose son propre assistant, Meta AI, directement intégré à WhatsApp, tout en verrouillant la porte aux concurrents. Un cas d’école de favoritisme présumé sur sa propre plateforme.
En février 2026, Bruxelles annonce son intention d’imposer des mesures conservatoires, c’est-à-dire de forcer Meta à rouvrir l’accès sans attendre la fin de l’enquête au fond. Face à cette menace, le groupe de Mark Zuckerberg a préféré plier.
Un péage calculé au centime près
Meta ne rouvre pas WhatsApp gratuitement. L’entreprise a publié une grille tarifaire sur sa documentation développeurs : chaque message échangé par un chatbot IA via l’API Business sera facturé entre 0,049 et 0,1323 euro, selon le pays de l’utilisateur. Le tarif s’applique uniquement aux messages dits « non-template », c’est-à-dire les réponses personnalisées des assistants.
Pour mesurer l’impact, un calcul rapide suffit. Une conversation classique avec un assistant IA comprend entre 20 et 40 échanges. Au tarif le plus élevé, cela représente entre 2,60 et 5,30 euros par conversation. Pour un service comme ChatGPT, qui gère des millions de requêtes quotidiennes, la facture pourrait grimper à plusieurs dizaines de millions d’euros par an rien que pour le canal WhatsApp. À titre de comparaison, un SMS classique coûte à peine un centime en gros à un opérateur.
Précision importante : cette tarification ne concerne pas les entreprises qui utilisent l’IA pour le service client. Un site de e-commerce dont le robot répond aux questions sur les commandes via des messages préformatés n’est pas visé. Seuls les chatbots généralistes, ceux qui conversent librement sur tous les sujets, tombent sous le coup de cette grille.
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Meta AI, le concurrent déjà installé
Le cœur du problème dépasse la simple question tarifaire. Meta AI, l’assistant maison du groupe, est intégré nativement à WhatsApp, Instagram et Messenger. Les utilisateurs y accèdent d’un tap, sans frais supplémentaires, sans installation, et surtout sans que Meta ait à payer un centime de péage à qui que ce soit.
Ce déséquilibre structurel est précisément ce qui a déclenché les poursuites. Quand un opérateur de plateforme verrouille sa place de marché tout en y vendant ses propres produits, les régulateurs parlent d’auto-préférence. C’est le même reproche que la Commission a formulé contre Google avec son comparateur de prix, ou contre Apple avec l’App Store.
The Verge souligne que la concession de Meta reste limitée dans le temps : douze mois, pas un de plus. L’entreprise espère que ce délai suffira à la Commission pour conclure son enquête sans imposer de mesures plus contraignantes. Un pari risqué, car Bruxelles a pris l’habitude ces dernières années de durcir le ton face aux géants technologiques américains.
L’Italie avait donné le signal
Le précédent italien éclaire la stratégie de Meta. En janvier 2026, face à l’injonction de l’autorité de la concurrence italienne, WhatsApp avait déjà rouvert l’accès aux chatbots IA dans le pays, comme le rapporte TechCrunch. L’extension à l’ensemble de l’Europe suit la même logique : céder du terrain, pays par pays, pour éviter des sanctions plus lourdes.
Le Brésil a lui aussi ordonné la suspension de cette politique restrictive en janvier. Trois continents, trois procédures, une même conclusion : le verrouillage de WhatsApp face aux chatbots rivaux ne tient pas juridiquement.
WhatsApp s’est défendue en invoquant des contraintes techniques. L’API Business n’aurait pas été conçue pour supporter la charge de conversations IA, très différentes des échanges commerciaux classiques. Les assistants génèrent en effet des volumes de données bien supérieurs à ceux d’un échange entre un client et un service après-vente.
Ce que cela change pour les utilisateurs européens
Pour l’utilisateur final, l’impact reste à évaluer. Rien ne garantit que les fournisseurs d’IA répercuteront le coût du péage sur leurs abonnés. OpenAI, Anthropic ou d’autres pourraient absorber ces frais dans leurs budgets marketing pour gagner en visibilité sur une plateforme utilisée par plus de 500 millions d’Européens.
L’autre inconnue concerne la qualité de l’expérience. Un chatbot contraint de passer par une API facturée au message pourrait limiter ses réponses, les raccourcir, voire décourager les conversations longues. Le modèle économique par message crée une incitation perverse : chaque mot envoyé creuse le déficit.
La Commission européenne analyse désormais l’impact concret de cette ouverture tarifée sur son enquête, aussi bien sur les mesures conservatoires que sur le fond du dossier antitrust. Une décision sur les mesures provisoires pourrait intervenir dans les prochaines semaines, selon les observateurs réglementaires cités par Reuters.