Wall Street a trouvé un nom pour la panique qui secoue le secteur du logiciel depuis le début de l’année : la « SaaSpocalypse ». Intuit, le groupe derrière QuickBooks et TurboTax, a vu sa capitalisation fondre de 40 % en deux mois. IBM a perdu 40 milliards de dollars en une seule séance. Adobe, Oracle, Salesforce, SAP : toutes les valeurs du logiciel par abonnement plongent. Le coupable désigné : les agents IA, capables de remplacer les tâches que ces logiciels automatisaient jusque-là.
40 milliards envolés en une journée pour IBM
Le 23 février, l’action IBM a chuté de 13,2 % en une séance, rapporte CNBC. Le déclencheur : Anthropic a annoncé que son outil Claude Code pouvait désormais lire, analyser et traduire le COBOL, ce langage de programmation des années 1950 qui fait tourner 95 % des distributeurs automatiques américains. IBM tire une part significative de ses revenus de la maintenance de systèmes mainframe en COBOL. « L’IA excelle à simplifier les tâches qui rendaient la modernisation du COBOL prohibitive en termes de coût », a écrit Anthropic sur son blog. Le marché a compris le message : si une IA peut faire en quelques heures ce que des consultants IBM facturent depuis des décennies, le modèle économique vacille.
La veille, les valeurs de la cybersécurité avaient déjà plongé après qu’Anthropic a dévoilé Claude Code Security, capable de scanner des bases de code à la recherche de failles. CrowdStrike, Palo Alto Networks et leurs concurrents ont encaissé le choc, rapporte CNBC. Le schéma se répète : chaque nouvelle capacité d’un agent IA fait tomber un pan de la Bourse.
Le modèle par abonnement dans le viseur
La thèse des investisseurs est simple, selon VentureBeat : les agents IA comme Claude Cowork peuvent tenir une comptabilité, remplir des déclarations fiscales et rapprocher des comptes, le tout sans qu’un humain touche un logiciel. Au lieu de payer un abonnement mensuel à QuickBooks pour catégoriser des transactions, un agent fait le travail de bout en bout. Au lieu de TurboTax pour préparer ses impôts, une IA gère la logique fiscale et dépose le dossier.
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Ce basculement porte un nom : le « service-as-a-service » (ou « service-as-software », selon Brian Jackson, directeur de recherche chez Info-Tech Research Group). Le principe : au lieu de vendre un outil pour accomplir une tâche, on vend directement le résultat. « L’avantage, c’est que j’abstrais la complexité de mes opérations. Entendre parler d’un modèle où on ne paie que quand on obtient le résultat voulu, c’est très séduisant », a-t-il déclaré à VentureBeat.
Le parallèle historique est parlant. Les départements informatiques géraient autrefois leurs propres serveurs. Le cloud a tout pris en charge. Le SaaS a ensuite pris en charge la couche applicative. Il restait les humains pour remplir les formulaires, catégoriser les données, créer les tableaux de bord. « L’étape suivante, c’est l’intelligence automatisée. Au lieu que des gens fassent ces choses, l’IA s’en charge », résume Jackson.
Le « fossé de données » comme dernier rempart
Chez Intuit, on refuse de capituler. Le PDG Sasan Goodarzi a balayé les craintes dans un entretien avec Semafor en février : « Les grands modèles de langage sont des commodités. Les données sont le fossé le plus important dans tout ça. » Son argument : Intuit sert 100 millions de clients, connecte 24 000 banques, sites de commerce en ligne et partenaires. « Nous comprenons ces données, nous savons les transformer en action », a renchéri Marianna Tessel, vice-présidente exécutive du groupe, citée par VentureBeat.
Zendesk tient le même discours. Jon Aniano, vice-président produit de l’entreprise, a souligné lors d’un événement VentureBeat que les agents IA généralistes « partent avec un désavantage, parce qu’ils doivent apprendre client par client ce que nous avons appris en 20 ans ».
La stratégie d’Intuit pour contrer la menace : s’allier avec l’ennemi. Le groupe a signé un partenariat pluriannuel avec Anthropic pour intégrer des agents IA directement dans sa plateforme, via le SDK Claude Agent. Plutôt que de laisser les agents externes grignoter sa base de clients, Intuit veut devenir le terrain de jeu où ces agents opèrent, avec ses données en carburant.
Les entreprises sans fossé de données tremblent
L’argument du « fossé de données » tient pour les géants assis sur des décennies de données propriétaires. Pour les autres, la situation est moins confortable. Le marché mondial du SaaS reste en croissance, rappelle Info-Tech, mais Jackson concède que les choses « pourraient changer très vite ». Les entreprises clientes en ont assez du verrouillage, des frais qui grimpent, des licences par siège qui s’accumulent. « C’est devenu un coût opérationnel ingérable, et ça ne garantit pas de retour sur investissement », observe-t-il.
Le Financial Times, qui a contribué à populariser le terme « SaaSpocalypse », note que les investisseurs vendent d’abord et posent les questions ensuite. Oracle a reculé de 18 % depuis janvier. SAP, longtemps considéré comme intouchable grâce à son ancrage dans les grandes entreprises européennes, a perdu 12 %. Salesforce a vu son action glisser de 15 %.
Les entreprises clientes vont-elles réellement remplacer leurs abonnements logiciels par des agents IA, ou la peur de Wall Street dépasse-t-elle la réalité du terrain ? Intuit publie ses résultats trimestriels le 20 mars. Le marché attend les chiffres de rétention client comme un verdict.