Les modèles d’intelligence artificielle les plus avancés au monde savent écrire du code, résumer un roman et tenir une conversation. Mais demandez-leur d’interpréter des données réseau, de lire un document de normes 3GPP ou d’automatiser des opérations télécom, et ils patinent. Résultat : à peine 16 % des déploiements d’IA générative dans les télécoms touchent les opérations réseau, selon la GSMA Intelligence.
C’est pour combler ce fossé que la GSMA, l’organisme qui fédère les opérateurs mobiles du monde entier, a lancé ce lundi 2 mars à Barcelone, en ouverture du MWC 2026, une initiative baptisée Open Telco AI. L’idée : bâtir des modèles d’IA open source conçus spécifiquement pour les télécoms, avec les données, les benchmarks et la puissance de calcul qui vont avec.
AT&T publie ses modèles, AMD fournit les GPU
La coalition n’est pas un simple communiqué de bonnes intentions. AT&T, le géant américain, publie dès aujourd’hui une famille de modèles ouverts, entraînés sur des données publiques et conçus pour fonctionner sur n’importe quel hardware ou cloud, selon le communiqué officiel de la GSMA. AMD, de son côté, met à disposition du compute GPU via sa plateforme et son partenaire cloud TensorWave, pour que les développeurs puissent entraîner, affiner et tester ces modèles sans passer par les hyperscalers habituels.
Côté européen, Orange participe à l’initiative et teste déjà, avec Nokia et AWS, un système de découpage réseau (network slicing) piloté par des agents IA, comme le rapporte AI Intelligence News. Le principe : des algorithmes surveillent en temps réel la latence, la congestion, la météo et même les événements sportifs pour ajuster automatiquement les ressources du réseau 5G. Plus besoin d’attendre qu’un ingénieur intervienne manuellement quand 80 000 spectateurs saturent le réseau d’un stade.
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Un leaderboard pour mesurer qui parle le mieux « télécoms »
Pour savoir si un modèle d’IA est réellement capable de gérer un réseau, la GSMA a mis en place un Telco Capability Index : un classement public hébergé sur Hugging Face, qui évalue les performances des modèles sur sept tâches spécifiques aux télécoms. Troubleshooting réseau, interprétation de normes, analyse de logs : les tests sont pensés pour refléter le quotidien d’un ingénieur télécom, pas celui d’un chatbot généraliste.
« Les modèles d’IA actuels ne répondent pas aux exigences de complexité, de précision et de fiabilité de notre industrie », résume Louis Powell, directeur des initiatives IA à la GSMA. « L’IA ne parle tout simplement pas le langage des télécoms. »
La liste des contributeurs ressemble à un annuaire du secteur : Vodafone, Deutsche Telekom, SK Telecom, Softbank, Google Cloud, IBM, NVIDIA, l’université de Yale et celle de Purdue. L’initiative inclut aussi un modèle radio-fréquence baptisé RFGPT, développé par l’université Khalifa, et un Large Telco Model construit sur la plateforme Nemotron de NVIDIA.
SK Telecom vise le billion de paramètres
À quelques halls de distance au MWC, SK Telecom a présenté sa propre stratégie « AI Native », selon AI Intelligence News. L’opérateur coréen prévoit de reconstruire l’intégralité de ses systèmes internes (facturation, ventes, gestion de lignes) autour de l’IA. Son modèle souverain atteint déjà 519 milliards de paramètres, le plus grand de Corée du Sud. L’objectif affiché pour le second semestre 2026 : dépasser le billion de paramètres et ajouter le traitement d’images, de voix et de vidéo.
L’opérateur construit aussi des data centers « hyperscale » dépassant le gigawatt de capacité, dont un en partenariat avec OpenAI dans le sud-ouest de la Corée. « Les data centers sont le cœur de la Corée, et les LLM hyperscale en sont le cerveau », a déclaré le PDG Jung Jai-hun.
100 millions d’euros depuis l’espace
L’Agence spatiale européenne (ESA) a profité de l’ouverture du MWC pour annoncer jusqu’à 100 millions d’euros de financements destinés à l’IA appliquée aux réseaux non terrestres, à la connectivité directe vers les smartphones et à l’innovation 6G. Le partenariat avec la GSMA Foundry vise à accélérer la convergence entre réseaux satellites et terrestres, avec des pilotes déjà en cours impliquant Celeste, OQ Technology et MediaTek.
La 6G, elle, n’est plus seulement une question de débit. Le prochain standard intègre l’ISAC (Integrated Sensing and Communication), qui permet au réseau de « sentir » son environnement physique : détecter des mouvements, des obstacles, voire la présence humaine, comme le détaille The Verge. Une capacité qui soulève autant d’enthousiasme chez les industriels que d’inquiétude chez les défenseurs de la vie privée, puisque chaque antenne deviendrait potentiellement un capteur.
Le vrai enjeu : transformer le réseau en produit cloud
Derrière ces annonces se cache un problème que les opérateurs traînent depuis le lancement de la 5G : comment rentabiliser des réseaux qui coûtent des milliards à déployer. La 5G a livré plus de débit et moins de latence, mais les opérateurs peinent à convertir ces gains techniques en revenus nouveaux. Le network slicing, souvent présenté comme le Graal, reste freiné par sa complexité opérationnelle.
L’IA pourrait débloquer l’équation. Si un réseau peut s’adapter seul en quelques secondes à un pic de demande, un stade bondé ou une intervention d’urgence, les opérateurs pourraient vendre de la connectivité à la demande, comme un service cloud. Orange l’a déjà formulé clairement : ses clients entreprises veulent que la connectivité se comporte comme du compute, avec des ressources qui montent et descendent en temps réel.
Les premières démonstrations sont en cours. Les déploiements commerciaux, Nokia les promet pour 2027, rapporte Fierce Network. D’ici là, une question reste ouverte : qui supervise un réseau critique quand c’est une IA qui prend les décisions opérationnelles.