Plus de 50 centres de données sont en construction ou en projet en Scandinavie. OpenAI y a déployé 100 000 GPU, Mistral investit 1,4 milliard de dollars en Suède, et Microsoft a signé un accord de 6,2 milliards à Narvik, une ancienne ville portuaire norvégienne située au-delà du cercle arctique. En quelques mois, les fjords et les forêts du Grand Nord sont devenus le terrain de jeu favori des géants de l’intelligence artificielle.
La Scandinavie, nouveau cœur battant du calcul IA
Jusqu’en 2023, les centres de données européens se concentraient autour de cinq villes : Francfort, Londres, Amsterdam, Paris et Dublin. La latence, ce délai de transmission des données mesuré en millisecondes, dictait tout. Pour le trading algorithmique ou les services cloud grand public, chaque milliseconde comptait. Les pays nordiques, trop éloignés des centres financiers, restaient en marge.
L’explosion de ChatGPT a changé la donne. Les charges de travail liées à l’IA, entraînement de modèles et inférence, ne dépendent pas de la latence comme le trading haute fréquence. Ce qui compte, c’est la puissance de calcul brute et l’énergie pour l’alimenter. « L’énergie, et l’accès rapide à l’énergie, est clairement devenu le critère principal », a expliqué Jouni Salonen, spécialiste des centres de données chez Business Finland, à Wired. « Les développeurs cherchent des sites où ils peuvent accéder au marché rapidement. »
La Scandinavie coche toutes les cases. L’hydroélectricité abondante (la Norvège produit 98 % de son électricité à partir de sources renouvelables), les prix de l’énergie parmi les plus bas d’Europe, un climat froid qui réduit les coûts de refroidissement des serveurs, et des terrains disponibles dans des régions où les industries traditionnelles (mines, bois, papeterie) déclinent.
Nulle part ailleurs en Europe la capacité des centres de données ne croît aussi vite, selon une étude du cabinet de conseil CBRE publiée en 2025.
OpenAI dans un fjord, Mistral en Suède, Microsoft à Narvik
Les annonces se sont enchaînées à un rythme effréné. En juillet 2025, OpenAI a révélé qu’il déploierait 100 000 GPU dans le cadre de son initiative Stargate, dans un petit village de pêcheurs norvégien situé au-delà du cercle arctique, rapporte CNBC.
À lire aussi
Microsoft a suivi. En partenariat avec le neocloud Nscale et le conglomérat industriel norvégien Aker, le géant de Redmond a signé un accord de cinq ans d’une valeur estimée à 6,2 milliards de dollars pour construire des infrastructures IA à Narvik, selon un communiqué de Microsoft. « Narvik ajoute une nouvelle dimension à notre offre cloud en Europe », a déclaré Jon Tinter, président du développement commercial chez Microsoft.
Côté français, Mistral a annoncé mi-février un investissement de 1,2 milliard d’euros (1,4 milliard de dollars) dans des infrastructures numériques en Suède, en partenariat avec EcoDataCenter à Borlänge, selon CNBC. L’installation, prévue pour 2027, accueillera l’entraînement des prochains modèles de Mistral. Arthur Mensch, PDG de la startup, a qualifié cet investissement de « pas concret vers la construction de capacités indépendantes en Europe, dédiées à l’IA ».
En parallèle, l’opérateur atNorth a annoncé un site de 300 MW en Suède, et un développeur finlandais a présenté un projet qui doublerait la capacité totale de centres de données de la Finlande s’il se concrétise.
Les neoclouds, moteurs de la ruée vers le nord
Derrière cette vague se cache un nouveau type d’acteur : les neoclouds. Ces entreprises spécialisées vendent l’accès à d’immenses flottes de GPU, exclusivement pour des charges de travail IA. Contrairement aux fournisseurs cloud traditionnels (AWS, Azure, Google Cloud), les neoclouds n’ont pas besoin de proximité avec les centres urbains. Ils peuvent installer leurs serveurs dans des endroits reculés, y compris au-delà du cercle arctique.
Les neoclouds représentent la majorité de la croissance de capacité dans les pays nordiques, selon CBRE. Phillipe Sachs, directeur commercial de Nscale, qui exploite le site norvégien loué par OpenAI et Microsoft, a résumé l’attractivité de la région à Wired : « On ne sacrifie pas grand-chose en s’installant là-bas, mais on y gagne énormément : une énergie verte abondante et contiguë, avec peu de concurrence industrielle pour cette énergie. »
Le prix des forêts explose, les villages y croient
L’afflux de développeurs fait grimper les prix fonciers, même dans les zones les plus isolées. Selon Jouni Salonen de Business Finland, la valeur des terrains forestiers destinés à être reconvertis en zones de centres de données est aujourd’hui « 4 à 9 fois supérieure à celle d’un terrain forestier classique » dans la région.
Pour les municipalités rurales scandinaves, frappées par le déclin des industries du bois et du papier, l’arrivée des data centers représente un espoir économique. « Les municipalités sont très demandeuses d’investissements », confirme Salonen à Wired. À Borlänge, en Suède, le site d’EcoDataCenter occupe l’ancien emplacement d’une papeterie. Son PDG Peter Michelson a déclaré lors de la pose de la première pierre : « Cette usine produisait du papier, la matière première de l’ère de l’information. Désormais, Borlänge produira la matière première de l’IA. »
Les limites d’un eldorado énergétique
La vision d’une symbiose parfaite se heurte à plusieurs obstacles. Kevin Restivo, directeur de la recherche sur les centres de données chez CBRE, a signalé à Wired que certains opérateurs « réservent des sites en anticipation de besoins futurs, sans intention immédiate de construire ». L’objectif : sécuriser l’accès à l’énergie avant les concurrents, quitte à laisser des terrains en friche.
La question des réseaux électriques se pose aussi. Raccorder des installations de plusieurs centaines de mégawatts dans des zones rurales où les lignes haute tension n’étaient pas dimensionnées pour de tels volumes demande des investissements lourds en infrastructure de transport d’électricité. Andrew Jay, responsable des solutions data centers EMEA chez CBRE, a souligné que « la rareté de l’énergie est de loin le principal facteur limitant » à l’échelle européenne.
L’Europe se retrouve face à un paradoxe. Ses ambitions en matière de souveraineté numérique passent par la construction massive d’infrastructures énergivores, souvent financées par des entreprises américaines, sur le sol de pays qui misaient sur leur bilan carbone exemplaire. La Commission européenne doit publier d’ici l’été 2026 de nouvelles lignes directrices sur l’efficacité énergétique des centres de données dans le cadre de la directive européenne sur l’efficacité énergétique. Les opérateurs scandinaves, portés par leur mix énergétique vert, espèrent en sortir gagnants.