Paramount vient de remporter la plus grosse bataille d’enchères de l’histoire d’Hollywood. Le studio dirigé par David Ellison va débourser 111 milliards de dollars pour s’emparer de l’intégralité de Warner Bros Discovery : les studios de cinéma, HBO, CNN, les chaînes câblées HGTV et TLC, la division jeux vidéo, et les plateformes de streaming Max et Discovery+. Netflix, qui avait lancé les hostilités en décembre avec une offre de 82,7 milliards, a renoncé mercredi dernier.
Une guerre d’enchères de quatre mois
Tout commence en octobre 2025. Warner Bros Discovery, plombé par des milliards de dettes et un câble en chute libre, annonce publiquement explorer une vente après avoir reçu des offres spontanées. Paramount et Comcast se positionnent. Mais le conseil d’administration de WBD choisit Netflix, qui propose 82,7 milliards pour les seuls actifs studios et streaming, selon TechCrunch.
Paramount refuse de s’incliner. David Ellison, le patron de Skydance qui a racheté le studio quelques mois plus tôt, lance une contre-offre hostile à 108,4 milliards pour la totalité de WBD. Le board de Warner rejette la proposition à deux reprises, inquiet du niveau de dette que l’opération impliquerait : 87 milliards pour l’entité combinée, rapporte TechCrunch.
En janvier, Paramount attaque en justice pour obtenir des détails sur l’accord avec Netflix. Le mois suivant, Ellison relève son offre à 31 dollars par action, contre 27,75 pour Netflix, et ajoute une clause de pénalité de 0,25 dollar par action et par trimestre si la transaction n’est pas bouclée d’ici fin 2026. Il propose même de payer les 2,8 milliards de frais de rupture si Warner abandonne Netflix.
Le board de WBD considère finalement cette offre comme supérieure. Netflix refuse de surenchérir.
Netflix gagne en perdant
« La transaction que nous avions négociée aurait créé de la valeur actionnariale avec un chemin clair vers l’approbation réglementaire », ont déclaré Ted Sarandos et Greg Peters, les co-PDG de Netflix, dans un communiqué publié le 26 février. « Au prix requis pour égaler l’offre de Paramount Skydance, l’opération n’est plus financièrement attractive. »
Wall Street a applaudi. Le cours de Netflix a bondi de 14 % vendredi, selon le New York Times. La capitalisation du géant du streaming frôle les 400 milliards de dollars. Et les 2,8 milliards de frais de rupture versés par Paramount sont venus gonfler la trésorerie.
Richard Greenfield, analyste média cité par le New York Times, résume la situation : « Il y a des investisseurs qui pensent que la mécanique de contenu de Netflix est cassée et qu’ils avaient besoin de cette acquisition. Mais la vérité, c’est que Netflix produit encore plus de succès que tous ses concurrents réunis. »
Le retrait de Netflix a aussi une dimension politique. Selon Bloomberg, Ted Sarandos avait rencontré des responsables de l’administration Trump jeudi dernier. Le président américain l’avait auparavant averti de ne pas surpayer. « J’ai suivi votre conseil », lui aurait dit Sarandos, d’après Bloomberg.
87 milliards de dettes et un empire à fusionner
Le financement de l’opération donne le vertige. Bank of America, Citi et Apollo Global Management apportent 54 milliards de dollars en dette. Larry Ellison, père de David, président d’Oracle et sixième fortune mondiale, injecte 45,7 milliards en fonds propres, d’après Bloomberg et TechCrunch. Paramount absorbe au passage les 33 milliards de dette que WBD traînait déjà.
Le montage financier rappelle les LBO géants des années 2000, mais à une échelle supérieure. Le board de Warner avait justement rejeté les premières offres de Paramount en les qualifiant de « rachat par endettement », une formulation inhabituellement directe pour un conseil d’administration.
L’entité fusionnée rassemblerait sous un même toit Paramount Pictures, Warner Bros, HBO, Showtime, CNN, CBS, la plateforme Max, Paramount+ et Discovery+. Sur le papier, le portefeuille est vertigineux. En pratique, les doublons sont partout : deux studios, deux plateformes de streaming, deux réseaux d’information, des milliers de postes en double.
Fonds souverains, emplois et CNN : les zones de turbulence
Le financement soulève des questions. Parmi les investisseurs qui soutiennent Paramount dans cette opération figurent des fonds souverains saoudiens, qataris et émiratis, selon TechCrunch. Le board de WBD avait pointé ce risque lors de ses premiers refus.
David Ellison a prévenu que des réductions d’effectifs significatives étaient à prévoir. Les employés de Warner Bros sont préoccupés par des licenciements massifs, rapporte le New York Times. La fusion de deux mastodontes génère mécaniquement des postes redondants dans la production, la distribution, la technologie et les fonctions support.
L’indépendance éditoriale de CNN cristallise les inquiétudes. Sous la direction d’Ellison, CBS News aurait déjà fait preuve de complaisance envers l’administration Trump, dont Larry Ellison est un donateur de premier plan. CNN, régulièrement critiqué par la Maison-Blanche, pourrait subir des pressions similaires. La rédaction de CNN a fait part de ses préoccupations dans une note interne, selon Bloomberg.
Un pari de 111 milliards sur le vieux Hollywood
L’accord doit encore être validé par le conseil d’administration de WBD et passer le filtre des régulateurs. La concentration du marché médiatique américain entre les mains de quelques acteurs pose des questions antitrust évidentes.
Le pari d’Ellison est limpide : réunir suffisamment de contenu premium pour rivaliser avec Netflix et Disney+ dans la guerre du streaming, tout en conservant les revenus déclinants du câble le temps de financer la transition. Bloomberg note que la structure de dette mélangera obligations investment grade et obligations à haut rendement, un cocktail financier inhabituel pour une opération de cette taille.
Le premier test concret arrivera avec les résultats trimestriels du nouvel ensemble et le verdict des régulateurs antitrust, qui devront se prononcer sur un rapprochement concentrant une part sans précédent du marché audiovisuel américain.