13 317 robots humanoïdes livrés dans le monde en 2025. C’est tout. Un chiffre minuscule pour une industrie censée peser 2,6 millions d’unités en 2035. Sauf que dans cette poignée de machines, 87 % portent l’étiquette « Made in China ». Deux entreprises chinoises, Agibot et Unitree, concentrent à elles seules plus de 70 % des expéditions mondiales, tandis que Tesla, Figure AI et Agility Robotics se partagent les miettes.

Agibot et Unitree, le duo qui écrase le marché

Le classement publié en janvier par le cabinet Omdia pour Forbes ne laisse aucune place au doute. Agibot domine avec 5 168 unités expédiées, suivi d’Unitree (4 200) et d’UBTech (1 000). Derrière, Leju Robotics (500), Engine AI (400) et Fourier Intelligence (300) complètent le tableau chinois. Côté américain, Figure AI, Agility Robotics et Tesla partagent la septième place avec 150 unités chacun. Unitree a livré 36 fois plus de robots que n’importe lequel de ses concurrents américains, selon les données rapportées par TechCrunch.

Les chiffres restent approximatifs, souvent arrondis, car la frontière entre ventes commerciales, unités de démonstration et robots de test chez des partenaires reste floue. Le marché est si jeune que les statistiques sont, selon Forbes, « aussi immatures que l’industrie elle-même ».

La recette chinoise : véhicules électriques, prix bas, itérations rapides

Comment la Chine a pris une telle avance ? Selina Xu, analyste spécialisée en politique IA au sein du bureau d’Eric Schmidt, pointe trois facteurs combinés dans une déclaration à TechCrunch. Premièrement, la chaîne d’approvisionnement hardware construite par l’industrie des véhicules électriques fournit capteurs, batteries et moteurs à prix réduit. Deuxièmement, la base manufacturière la plus puissante au monde permet des cycles de prototypage et de production accélérés. Troisièmement, les prix de vente restent bien inférieurs à ceux des rivaux américains.

Le résultat : les fabricants chinois enchaînent les nouvelles versions à un rythme que Boston Dynamics ou Figure ne peuvent pas suivre. « L’avantage décisif ne vient pas d’une percée technologique unique, mais de la vitesse d’exécution industrielle », résume Xu.

Du spectacle télévisé aux entrepôts logistiques

Le gala du Nouvel An chinois, regardé par des centaines de millions de téléspectateurs, a servi de vitrine. Des humanoïdes signés Unitree, Galbot, Noetix et MagicLab y ont exécuté des figures de kung-fu, selon l’agence Xinhua. Mais derrière le spectacle, l’industrie change de cap. « Le virage majeur récent est passé de l’enthousiasme des démonstrations à l’adoption opérationnelle », a déclaré Yuli Zhao, directeur stratégie de Galbot, à TechCrunch. Sa société a levé plus de 300 millions de dollars et atteint une valorisation de 3 milliards.

Unitree vise encore plus haut : valorisée autour de 3 milliards après sa série C, la startup ambitionne une introduction en bourse à 7 milliards de dollars, selon des sources citées par Reuters. Galbot et Unitree ciblent les mêmes secteurs : fabrication industrielle, logistique en entrepôt et distribution, là où les tâches sont répétitives et les journées longues.

Le talon d’Achille chinois : le logiciel

Le hardware chinois avance plus vite que le cerveau qui le pilote. Xu souligne que Nvidia domine le segment logiciel avec sa pile logicielle complète pour humanoïdes, et que la plupart des startups chinoises tournent sur des puces Nvidia Orin. Des alternatives chinoises sont en développement, mais aucune n’a encore atteint la maturité.

Le problème fondamental reste la donnée. Contrairement aux grands modèles de langage qui aspirent le texte d’internet, les robots humanoïdes ne disposent pas de milliards d’exemples de mouvements physiques. La majorité des entreprises se rabattent sur la simulation pour générer des données synthétiques, mais la collecte en conditions réelles reste indispensable. « Le corps du robot peut gérer bien plus de dextérité qu’il y a quelques années, mais le cerveau reste balbutiant », prévient Xu.

Un rapport de TrendForce publié en décembre confirme ce décalage : le cabinet prévoit 2026 comme année charnière, avec des expéditions mondiales dépassant 50 000 unités, soit une croissance supérieure à 700 % sur un an. Mais la sécurité pose un dilemme. Un accident médiatisé pourrait déclencher un retour de flamme contre l’ensemble du secteur. Les marathons de robots humanoïdes organisés en Chine ont déjà connu des pannes embarrassantes.

Les États-Unis misent sur la qualité, pas le volume

Face à l’offensive chinoise, les industriels américains font un choix délibéré : ne pas courir après les volumes. Forbes relève que Figure, Apptronik, Tesla et Boston Dynamics « ne cherchent pas à produire prématurément en masse » mais préfèrent peaufiner la fiabilité et l’autonomie de leurs machines. Boston Dynamics prépare une usine capable de produire 30 000 unités par an. La startup Foundation prévoit 50 000 robots d’ici fin 2027.

Le pari américain tient en une phrase : mieux vaut un robot qui fonctionne 8 heures sans panne qu’un robot bon marché qui tombe en panne après 30 minutes. Mais si les fabricants chinois comblent le fossé logiciel tout en conservant leur avantage sur les coûts, la fenêtre de tir pourrait se refermer vite.

Le Japon joue sa propre partition

Le duel sino-américain occulte un troisième acteur. Le Japon, pionnier historique avec Asimo de Honda et Pepper de SoftBank Robotics, a annoncé viser la production de masse d’humanoïdes d’ici 2027. Lors du salon iREX 2025 à Tokyo, Kawasaki Heavy Industries a présenté Kaleido 9, un humanoïde capable de soulever 30 kg et d’apprendre à manipuler des outils de nettoyage. TrendForce estime que l’aide aux personnes âgées deviendra le premier marché japonais pour ces machines, poussée par le vieillissement accéléré de la population.

Au MWC 2026 de Barcelone, le fabricant chinois de smartphones Honor doit dévoiler son tout premier robot humanoïde, selon CNET. Un signe supplémentaire que l’industrie déborde de ses acteurs traditionnels : quand un fabricant de téléphones se lance dans la robotique humanoïde, c’est que le marché a changé de dimension.