Deux heures. Dans un hôtel de San Salvador, Adam Back fait face à des journalistes du New York Times. Il nie. Il nie encore. Il nie une sixième fois. Le cryptographe britannique de 63 ans maintient n’avoir aucun lien avec Satoshi Nakamoto, le pseudonyme derrière lequel se cache le créateur du Bitcoin depuis 17 ans. Sauf que le quotidien new-yorkais, après un an d’investigation, pense le contraire.

Un fantôme, 1 million de bitcoins et 17 ans de silence

En octobre 2008, un document de neuf pages circule sur une liste de diffusion spécialisée. Son auteur signe « Satoshi Nakamoto ». Il décrit un système pour effectuer des paiements numériques sans passer par une banque, sans intermédiaire, sans demander la permission à personne. Ce protocole deviendra le Bitcoin.

Pendant trois ans, Satoshi échange avec des développeurs, corrige du code, répond aux questions. Puis, en avril 2011, il disparaît. Plus un message. Plus un signe de vie. Il laisse derrière lui une fortune estimée à près d’un million de bitcoins, jamais déplacés depuis. À leur valeur actuelle, ces pièces pèsent environ 70 milliards de dollars.

Depuis quinze ans, des journalistes, des chercheurs et des passionnés tentent de lever le voile. L’informaticien australien Craig Wright a passé des années à affirmer être Satoshi, brandissant des documents qui se sont révélés falsifiés. Un tribunal londonien a tranché définitivement en 2024 : Wright n’est pas Satoshi. D’autres candidats ont circulé, le développeur Hal Finney, le chercheur Nick Szabo, l’ingénieur Wei Dai. Tous ont nié ou sont décédés sans rien confirmer.

Un an d’enquête, 67 erreurs identiques

Le New York Times a publié ce 8 avril une investigation signée par John Carreyrou, le journaliste connu pour avoir révélé l’affaire Theranos. Son équipe a travaillé pendant un an sur des milliers de courriels archivés, de messages sur des forums cryptographiques et de discussions issues de la liste Cypherpunks, un réseau militant de défenseurs du chiffrement actif depuis les années 1990.

Le principal suspect : Adam Back. Ce Britannique a inventé en 1997 un système appelé Hashcash. Son principe est simple à comprendre : pour envoyer un message ou valider une transaction, votre ordinateur doit d’abord résoudre un petit casse-tête mathématique, preuve qu’il a « travaillé ». Ce mécanisme, appelé preuve de travail, est directement cité dans le livre blanc de Bitcoin comme l’un de ses piliers techniques. Back était parmi les premiers à recevoir un message de Satoshi avant même la publication officielle du protocole.

Les journalistes ont confié une analyse stylistique au chercheur en linguistique Florian Cafiero. Résultat : parmi douze suspects soumis à l’examen, Back ressort en tête pour la similarité avec les textes de Satoshi. Mais c’est un autre détail qui intrigue davantage l’équipe du Times : 67 erreurs de trait d’union identiques ont été retrouvées dans les écrits de Back et dans ceux de Satoshi, soit le double du suspect le mieux classé après lui.

Le calendrier ajoute une couche troublante. Adam Back s’est pratiquement tu sur la liste de diffusion Cryptography exactement pendant la période où Satoshi y était le plus actif. Il a repris la parole publiquement six semaines après la disparition définitive de Satoshi en avril 2011. Une coïncidence, selon l’intéressé. Une signature, selon le Times.

Six démentis et une communauté sceptique

Face aux caméras du journal, Back a répondu à chaque argument. Il a nié six fois en deux heures. « Ce sont des coïncidences et des tournures similaires », a-t-il déclaré à l’issue de l’entretien. Sur le réseau X, il a publié un message affirmant avoir simplement été « très concentré sur les implications sociétales positives de la cryptographie, de la vie privée en ligne et de l’argent électronique ».

La communauté des développeurs Bitcoin ne s’est pas montrée convaincue par l’enquête non plus. Jameson Lopp, contributeur de longue date au réseau, a réagi sans détour : « Satoshi Nakamoto ne peut pas être attrapé par une analyse stylistique. Honte à vous pour avoir peint une cible aussi grande dans le dos d’Adam avec des preuves aussi fragiles. » D’autres voix dans le milieu ont pointé que ce type d’analyse linguistique reste contesté dans le monde académique et n’a jamais abouti à une identification certaine.

Le Times lui-même reconnaît les limites de son travail. Le journal précise qu’aucune preuve cryptographique ne relie Back aux premiers portefeuilles de Satoshi. Or, c’est justement là que réside la seule preuve incontestable possible : pour prouver qu’on est Satoshi, il suffit de signer un message avec les clés privées de ses premiers transactions Bitcoin. Ces clés n’ont jamais été utilisées depuis 2009.

70 milliards qui n’ont jamais bougé

Si Back était effectivement Satoshi, il contrôlerait une fortune que personne n’a jamais osé dépenser. Ces bitcoins, dormants depuis leur minage entre 2009 et 2010, sont devenus le symbole le plus scruté de l’histoire de la finance numérique. Des analystes suivent leurs adresses en temps réel. Chaque fois qu’une de ces vieilles pièces se déplace, le marché entier retient son souffle. Elles ne bougent jamais.

La question de l’identité de Satoshi dépasse le simple mystère intellectuel. Plusieurs juridictions tentent depuis des années de réguler ou de taxer des fortunes en cryptomonnaies liées à des identités incertaines. Révéler Satoshi ouvrirait un front juridique sans précédent : qui est propriétaire de ces pièces ? Comment les imposer ? Peuvent-elles être saisies ?

Back, lui, ne reste pas inactif. Il dirige aujourd’hui une société cotée en bourse spécialisée dans les réserves institutionnelles de bitcoins, actuellement en cours de fusion avec une entité liée au groupe financier Cantor Fitzgerald. Une position pour le moins singulière pour quelqu’un qui aurait peut-être fondé toute cette industrie.

La seule preuve reste entre ses mains

Dix-sept ans ont passé sans que personne ne soit parvenu à identifier Satoshi de manière irréfutable. L’enquête du New York Times accumule des indices sérieux, mais n’apporte pas la preuve définitive que la communauté attend. Selon Bitcoin Magazine, qui a analysé le dossier, les éléments rassemblés « renforcent la théorie sans la confirmer ».

La seule façon de clore définitivement le débat reste entre les mains de Satoshi lui-même, quel qu’il soit : une signature cryptographique avec ses clés originales suffirait. Adam Back n’a montré aucune intention de produire cet élément. Le mystère, et les 70 milliards qui vont avec, restent entiers.