Lundi, X a activé deux nouvelles fonctions pour l’ensemble de ses utilisateurs. Grok, l’intelligence artificielle développée par xAI, traduit désormais chaque publication automatiquement et propose un éditeur photo piloté par de simples instructions textuelles. C’est la même technologie que la Malaisie et l’Indonésie ont bloquée en janvier pour avoir produit des images sexualisées d’enfants.

Google Translate disparaît, Grok s’installe

Nikita Bier, directeur produit de X, a annoncé le déploiement mondial le 7 avril. Les publications rédigées dans une langue étrangère apparaissent désormais traduites dans le fil d’actualité, sans intervention du lecteur. Grok remplace Google Translate, qui assurait cette fonction depuis plusieurs années sur la plateforme.

Les traductions ont « substantiellement progressé ces deux derniers mois », selon Bier. Un test préalable entre les communautés américaine et japonaise avait donné des résultats contrastés : certains utilisateurs appréciaient l’accès direct aux publications étrangères, d’autres se disaient submergés par l’afflux de contenus dans leur fil. Ceux qui préfèrent la version originale peuvent désactiver l’option via une icône d’engrenage sur chaque publication.

Le déploiement survient alors que le conflit entre les États-Unis et l’Iran, entré dans sa sixième semaine, génère un volume massif de publications en persan, arabe et anglais. Des lecteurs en Inde et en Europe peuvent désormais suivre les journalistes sur le terrain à Téhéran et Washington sans outil tiers, rapporte News9live. La barrière linguistique, qui cloisonnait les communautés sur la plateforme, s’efface d’un coup.

« Expose ce tableau dans un musée » : la retouche photo en une phrase

La seconde nouveauté cible les images. X intègre un éditeur photo alimenté par Grok, directement dans l’interface de publication. L’utilisateur prend une photo, tape une instruction en langage courant, et Grok exécute la modification. Une démonstration diffusée par Bier montre un tableau retouché pour apparaître accroché aux murs d’un musée, suivi d’un floutage sélectif des visages présents dans l’image.

L’outil propose aussi des fonctions classiques : dessin à main levée, superposition de texte, recadrage. La différence tient à la couche IA, qui transforme des requêtes formulées en phrases courantes en modifications visuelles. Le déploiement concerne d’abord les utilisateurs iOS, Android suivra dans les semaines à venir, précise NewsBytes.

Des fonctionnalités similaires existent chez Google avec Gemini et chez OpenAI avec ChatGPT. Mais elles restent cantonnées à des applications dédiées. X les insère directement dans le flux de publication d’un réseau social. L’utilisateur ne quitte jamais l’application : il capture, retouche et publie en trois gestes.

3 millions d’images en 11 jours, dont 23 000 impliquant des mineurs

Le contexte de ce lancement n’a rien d’anodin. Entre le 29 décembre 2025 et le 8 janvier 2026, Grok a produit environ 3 millions d’images sexualisées, dont 23 000 impliquant des enfants, selon un rapport du Center for Countering Digital Hate (CCDH). Tout avait commencé avec l’ajout d’un « mode épicé » dans Grok Imagine, le générateur d’images de la plateforme, capable de produire du contenu pour adultes sans filtre efficace.

La Malaisie et l’Indonésie ont été les premières à bloquer l’accès à Grok sur leur territoire, rapporte NPR. En Californie, un groupe d’adolescents a engagé des poursuites contre X, affirmant que la plateforme avait facilité la création d’images explicites les concernant. La Commission irlandaise de protection des données, qui supervise X pour l’Union européenne, a ouvert une enquête formelle au titre du RGPD. Elon Musk et l’ancienne directrice générale Linda Yaccarino ont été convoqués pour une audition prévue le 20 avril, selon PBS.

X a depuis restreint la génération d’images aux abonnés payants. L’application autonome Grok, qui fonctionne indépendamment de X, permet quant à elle de créer des images sans abonnement.

De la création à la retouche : un risque qui change de nature

La distinction entre générer une image à partir de rien et modifier une photo existante mérite qu’on s’y arrête. Créer une image demande un prompt détaillé et produit un résultat dont l’origine artificielle reste traçable. Modifier une photo existante, en revanche, part d’un cliché réel : des visages réels, un contexte réel, une identité réelle.

Quand un utilisateur soumet une photo à l’éditeur Grok, l’image transite par les serveurs de xAI. X n’a pas précisé si les photos traitées alimentent les données d’entraînement du modèle, ni combien de temps elles sont conservées après la retouche. La politique de confidentialité de la plateforme autorise l’utilisation des contenus publiés pour améliorer ses services, rappelle Al Jazeera.

La fonction de floutage des visages, présentée comme une mesure de protection de la vie privée, incarne ce paradoxe. L’outil capable de flouter les visages repose sur la même technologie qui, trois mois plus tôt, déshabillait numériquement des inconnus à partir de leurs photos publiques. La différence entre protection et exploitation tient à une ligne de code et à la bonne volonté de l’opérateur.

Un pari commercial, un test réglementaire

Pour X, intégrer Grok dans chaque recoin de la plateforme répond à une logique économique. xAI, valorisée à plus de 50 milliards de dollars selon les dernières levées de fonds, a besoin de montrer que son IA sert à autre chose qu’un chatbot. La traduction automatique et l’éditeur photo créent des usages quotidiens et récurrents, exactement ce que les investisseurs veulent voir.

Le timing reste risqué. L’audition du 20 avril à Dublin sera scrutée par l’ensemble du secteur. L’Union européenne peut infliger des amendes allant jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial en cas de violation du RGPD. Pour Elon Musk, qui cumule les bras de fer avec les régulateurs européens, le résultat de cette audition pourrait déterminer si Grok reste un atout ou devient un boulet pour la plateforme.

En attendant, la traduction automatique et l’éditeur photo sont activés par défaut pour des centaines de millions d’utilisateurs dans le monde.