72 360 dollars. C’est ce qu’un seul développeur a dépensé en tokens d’intelligence artificielle en trente jours. Pas pour un projet révolutionnaire, pas pour une percée technique : pour se hisser en tête d’un classement de bureau. Bienvenue dans l’ère du « tokenmaxxing », la course la plus coûteuse et la plus absurde de la Silicon Valley.

Un classement, 85 000 participants et des badges dorés

Chez Meta, un employé a créé sur l’intranet un outil baptisé « Claudeonomics » qui suit, en temps réel, la consommation de tokens IA de chaque salarié. Le principe est simple : plus vous faites travailler les modèles de langage, plus vous montez dans la hiérarchie du classement. Au sommet, des titres aux allures de jeu vidéo. « Token Legend » pour les plus voraces. « Model Connoisseur » pour les assidus. « Cache Wizard » pour les stratèges. Des badges bronze, argent, or, platine et jade viennent compléter le tableau.

Les chiffres donnent le vertige. En un seul mois, les 85 000 employés de Meta ont englouti 60 000 milliards de tokens, selon The Information. Le champion du classement, à lui seul, en a avalé 281 milliards, soit l’équivalent de 33 fois le contenu intégral de Wikipédia. Rapporté aux tarifs publics des modèles, la facture théorique dépasserait les 9 milliards de dollars pour trente jours d’utilisation.

Quand la direction encourage la boulimie

Le phénomène ne relève pas de l’initiative individuelle. Andrew Bosworth, directeur technique de Meta, a déclaré à Forbes qu’un de ses meilleurs ingénieurs dépensait l’équivalent de son salaire annuel en tokens IA et avait « décuplé sa productivité ». Le message est limpide : consommer massivement de l’IA est un signe d’excellence, pas de gaspillage.

La philosophie a gagné d’autres géants. Jensen Huang, patron de Nvidia, s’est dit « profondément alarmé » à l’idée qu’un ingénieur payé 500 000 dollars par an ne brûle pas au moins 250 000 dollars de tokens dans le même temps. Chez Shopify, la consommation de tokens figure désormais dans les critères d’évaluation annuelle des salariés. OpenAI n’est pas en reste : un de ses ingénieurs a consumé 210 milliards de tokens en un mois, rapporte Gizmodo.

Le signal envoyé aux troupes est sans ambiguïté. Chez Meta, les managers récompensent les gros utilisateurs d’IA et « recadrent » ceux qui n’en font pas assez usage, selon The Information. Ne pas apparaître dans le classement revient, de fait, à afficher un retard aux yeux de la hiérarchie.

Laisser tourner l’IA la nuit pour gonfler ses stats

Le système a très vite montré ses limites. Certains employés de Meta laissent délibérément des agents IA tourner pendant des heures, voire toute la nuit, dans le seul but de gonfler leurs compteurs. Les requêtes ne servent à rien, les résultats ne sont jamais lus. Peu importe : le classement ne mesure que le volume consommé, pas la pertinence des résultats obtenus.

Le phénomène porte un nom : le « tokenmaxxing ». Popularisé par le journaliste Kevin Roose dans le New York Times et son podcast Hard Fork, le terme désigne cette course effrénée à la consommation d’IA, indépendamment de toute logique productive. Un outil indépendant, Tokscale, suit déjà 471 développeurs à travers le monde qui s’affrontent via Claude Code, Cursor, Codex et une dizaine d’autres assistants IA. En tout, 2 700 milliards de tokens brûlés pour un coût cumulé de 1,5 million de dollars.

Mesurer les litres d’essence au lieu de regarder la route

Le parallèle est tentant : juger un salarié à ses tokens revient à évaluer un chauffeur routier à sa consommation de carburant. Le compteur prouve qu’il roule, pas qu’il livre à temps. C’est pourtant la direction prise par plusieurs entreprises de la tech, faute de meilleur indicateur pour quantifier « l’adoption de l’IA ».

Une étude publiée en mars 2026 par l’assureur MetLife auprès de salariés américains révèle l’envers du décor. 61 % d’entre eux s’inquiètent des risques éthiques liés à l’IA au travail. 59 % craignent que ces outils rendent leur poste obsolète. Et 24 % se sentent sous pression dans la compétition avec les machines. Shurawl Sibblies, directrice des ressources humaines de MetLife, appelle les entreprises à « clarifier les attentes et les parcours de développement » avant de transformer l’IA en critère de performance.

Le cabinet Gensler nuance le tableau. Son enquête identifie 30 % de salariés « Power Users » de l’IA qui passent moins de temps seuls (37 % contre 42 % pour les autres), consacrent davantage de temps à la formation (12 % contre 8 %) et socialisent plus avec leurs collègues (11 % contre 9 %). L’IA ne les isole pas, elle redistribue leur emploi du temps.

Le reste du monde regarde, perplexe

Le problème du tokenmaxxing n’est pas que des employés utilisent beaucoup d’IA. C’est que personne, chez Meta ou ailleurs, n’a encore démontré un lien solide entre volume de tokens et qualité du travail produit. Andrew Bosworth brandit l’exemple de son ingénieur vedette, mais ne publie aucune donnée chiffrée sur la productivité globale des équipes.

Le risque, pointé par Gizmodo, est de créer un système où les salariés évitant l’IA par choix professionnel se retrouvent pénalisés. Un designer qui esquisse au crayon, un juriste qui relit manuellement un contrat complexe, un chercheur qui préfère la lecture à la génération automatique : tous pourraient passer pour des retardataires dans un monde où le badge « Token Legend » vaut promotion.

Spotify a franchi un cap en décembre dernier, quand la plateforme a révélé que ses meilleurs développeurs n’avaient pas écrit une seule ligne de code depuis des mois, tout étant délégué à l’IA. Chez Meta, les 85 000 participants du classement Claudeonomics dessinent un avenir où la valeur d’un salarié se mesure d’abord à ce qu’il fait faire aux machines.

Le phénomène n’en est qu’à ses débuts. Tokscale attire de nouveaux inscrits chaque semaine, les classements internes se multiplient dans les startups, et Nvidia prépare un système où chaque ingénieur recevrait un budget de tokens en plus de son salaire. La prochaine revue de performance, dans la tech, pourrait commencer par une question simple : combien de tokens avez-vous brûlé ce trimestre ?