Trois cadres dirigeants en moins le même vendredi. Fidji Simo, la patronne produit recrutée il y a huit mois pour mener ChatGPT vers la rentabilité, part en congé maladie pour plusieurs semaines. Brad Lightcap, numéro deux opérationnel depuis les débuts, perd son titre de directeur des opérations. Kate Rouch, responsable du marketing, quitte son poste pour soigner un cancer du sein. Le tout à quelques mois d’une entrée en Bourse censée valoriser OpenAI à plus de 852 milliards de dollars.
Une maladie rare au pire moment
Fidji Simo souffre du syndrome de tachycardie orthostatique posturale (POTS), une affection neuro-immune qui perturbe la régulation de la pression artérielle et provoque vertiges, épuisement et douleurs thoraciques, selon la Cleveland Clinic. Elle avait subi une rechute quelques semaines avant de prendre son poste en août 2025. Depuis, elle a repoussé les examens et les traitements, a-t-elle écrit dans un mémo interne consulté par WIRED, CNBC et The Verge. « J’ai reporté chaque test médical pour ne pas manquer un seul jour de travail », a-t-elle expliqué à ses équipes. « C’est désormais clair que j’ai poussé un peu trop loin. »
Avant OpenAI, Simo dirigeait Instacart et avait passé plus de dix ans chez Meta. En huit mois, elle a fermé Sora, l’outil de création vidéo qui coûtait 15 millions de dollars par jour, recentré les équipes autour de ChatGPT et Codex, et rebaptisé son poste « CEO du déploiement de l’AGI ». Greg Brockman, président d’OpenAI, reprend les rênes du produit pendant son absence.
Le directeur des opérations rétrogradé, la patronne du marketing sur le départ
Brad Lightcap occupait le poste de COO depuis les débuts d’OpenAI. Il gérait les contrats entreprises, les investissements et les partenariats gouvernementaux. Il passe désormais à un rôle de « projets spéciaux » sous la supervision directe de Sam Altman. En langage corporate, la formule désigne souvent un placard doré. Denise Dresser, ancienne directrice de Slack chez Salesforce, récupère l’essentiel de ses responsabilités commerciales.
Kate Rouch, elle, avait rejoint OpenAI pour orchestrer le marketing de ChatGPT, de la campagne du Super Bowl à la communication de la levée de fonds record. Diagnostiquée d’un cancer du sein avancé un an et demi plus tôt, elle a mené les deux combats de front avant de reconnaître, dans un message sur LinkedIn, qu’elle avait « atteint ses limites ». Elle prévoit de revenir dans un rôle réduit si sa santé le permet.
Huit départs en dix-huit mois, un schéma qui se répète
La liste des cadres partis depuis septembre 2024 donne le vertige. Mira Murati, directrice technique qui avait brièvement dirigé l’entreprise lors de l’éviction éphémère d’Altman, a ouvert le bal. Le même jour, le directeur de la recherche Bob McGrew et le vice-président Barrett Zoph ont suivi. Jan Leike, co-responsable de l’alignement de l’IA, est parti en déclarant que « la sécurité est passée au second plan derrière les produits tape-à-l’œil ». Il travaille désormais chez Anthropic.
Ilya Sutskever, cofondateur et scientifique en chef à l’origine du coup de force contre Altman fin 2023, a fondé Safe Superintelligence. John Schulman, autre cofondateur, a rejoint Anthropic. Hannah Wong, responsable de la communication pendant cinq ans, est partie en janvier 2026. En mars, la responsable robotique Caitlin Kalinowski a claqué la porte après l’annonce du contrat avec le Pentagone, dénonçant l’absence de garde-fous. Sur les onze cofondateurs de la startup, deux seulement restent en poste. Sam Altman est l’un d’eux.
852 milliards sans directrice produit
Le timing interroge. Le 31 mars, OpenAI bouclait la plus grosse levée de fonds de l’histoire de la tech : 122 milliards de dollars, pour une valorisation de 852 milliards. L’entreprise revendique près d’un milliard d’utilisateurs et vise une introduction en Bourse d’ici la fin de l’année. Mais les investisseurs du marché secondaire commencent à hésiter : selon Rainmaker Securities, cité par TechCrunch, Anthropic est désormais le titre le plus échangé, quand OpenAI perd du terrain.
Côté entreprises, le glissement est mesurable. En 2023, OpenAI détenait 50 % du marché de l’IA générative en entreprise, d’après le rapport annuel de Menlo Ventures. Fin 2025, cette part était tombée à 27 %. Google Gemini, Claude d’Anthropic et les modèles open source de Meta grappillent chaque trimestre.
Le paradoxe Altman, patron de la stabilité
Sam Altman se retrouve dans une position singulière. Il est à la fois l’homme qui a survécu à sa propre éviction en cinq jours, celui que cinq dirigeants de premier plan ont critiqué pour son manque de transparence, et celui qui vient de lever 122 milliards. Chaque départ renforce sa main : les postes vacants sont remplis par des fidèles, les voix dissidentes disparaissent.
Le schéma est familier dans la Silicon Valley. Quand un fondateur concentre les pouvoirs, la croissance masque les fissures. Tant que ChatGPT gagne des utilisateurs et que les investisseurs suivent, l’hémorragie managériale reste un sujet de presse. Si les résultats décrochent, elle devient un signal d’alarme pour les marchés.
Prochaine étape : le dépôt du dossier d’introduction en Bourse
OpenAI prépare son S-1, le document obligatoire avant toute entrée au Nasdaq ou au NYSE. Ce dossier détaillera pour la première fois ses pertes réelles, ses projections de revenus et la liste complète de ses cadres dirigeants. Au rythme actuel, cette dernière page risque d’être la plus scrutée par les analystes. Le dépôt est attendu d’ici le quatrième trimestre 2026.